Histoire d'Azzura

Histoire d'Azzura forum RPG fantasy La belle Rëa était autrefois une terre de magie peuplée de créatures fantastiques. Les Arkvalds traversaient les montagnes glacées du nord du monde, les Griffons fendaient les cieux, les gravant de leur majesté, les Boggarts griffaient les arbres des forêts humides et faisaient des farces aux voyageurs... Tous ces êtres vivaient paisiblement sur ces terres immuables et profitaient de leur calme existence, malgré les rixes des Valduris, malgré la corruption, malgré « Sa » présence. Pourtant, la féerie de ces landes fut anéantie en l’espace d'un instant. Un fragment d'existence si court et si brutal qu'il ne laissa aucune trace de son douloureux renversement. Nul ne sut pourquoi ni comment la magie s'effondra et disparut du monde, mais les créatures mirifiques, souffrant de cette absence et maintenant trop fragiles pour supporter les guerres qui faisaient rage et déchiraient les peuples, se volatilisèrent. Le monde, inébranlable et éternel, continua de tourner. Les êtres vivants durent toutefois apprendre à vivre sans cette essence fabuleuse, à vivre leur vie sans magie. Les périodes de guerre et de paix se succédèrent inlassablement. Certains naissaient et d'autres mouraient, car la vie était toujours faite ainsi.

Cinq mille ans plus tard, surgissant des plus infimes souvenirs de mythes anciens et oubliés, la magie refit surface. Il s'agissait de petits riens du quotidien : un feu était allumé par hasard, des mots étaient entendus sans qu'ils n'aient été prononcés, des objets frémissaient d'eux-mêmes... Certains discernèrent le nouvel ébranlement du monde, d'autres l'ignorèrent : ils ne ressentirent rien. Pourtant, bardes et messagers vinrent bientôt frapper aux portes, répandant la rumeur du retour de la magie. Bien vite, les êtres pensants dotés de nouvelles capacités tentèrent d'utiliser ces dons, mais l'éther était si faible qu'ils ne purent effectuer que quelques tours pour amuser les enfants. Puis, les mois passèrent, les saisons se succédèrent, si similaires après tout. Finalement, un autre événement fit parler de lui, laissant le temps aux voyageurs de porter le message de la plus grande nouvelle à conter : Le Mont des Dieux qui s'élevait au centre du royaume d'Azzura s'était évaporé... Personne ne put affirmer avoir un jour vu la plus grande des montagnes de ce monde, ni constater sa subite disparition, mais l'information venait de Kaerdum et du roi lui-même. Il était impossible de douter de cette histoire car ce Roi, réputé sage et sérieux, avait dans sa jeunesse bravé les dangers de ce royaume désolé. Quelques uns connaissaient encore le royaume d'Azzura et ses légendes ; ses étendues stériles et glacées n'offraient aucun refuge aux âmes égarées. Nulle créature des peuples de Rëa n'y vivait tant ces terres étaient périlleuses et terribles. Et chacun veillait à ne pas approcher l’étroite et impraticable vallée qui menait en son cœur. Pourtant, Azzura abritait en son sein l'histoire de la disparition de la magie, une bien triste fable. La vérité ne me fut dévoilée que quelques jours avant aujourd'hui, car seules d'incertaines légendes avaient perduré à travers les âges.

L'histoire que je vais vous conter est celle d'Azzura, l'immortelle cité.

L'histoire d'Azzura PDF

Les confins d'un monde brisé

La tempête faisait rage. Les hommes, égarés depuis plusieurs jours maintenant, sentaient leurs forces les quitter. Le froid mordant transperçait leurs chairs. Les flocons de neige devenaient autant d'aiguilles acérées lorsqu'ils étaient transportés par des vents aussi violents. Ils avançaient en ligne, le Sénéchal à leur tête.

« Ce n'est que folie ! »

Le cri retentissant s'altéra dans l'immensité de la vallée. Il n'était plus possible de galvaniser ces hommes menés à la mort. La progression était difficile, les vingt soldats s'enfonçaient dans une profonde couche de neige et leur vision était obstruée par la brume et le gel. Adhémar, Prince du royaume de Kaerdum et Sénéchal des armées royales sentait néanmoins au creux de son cœur une lueur infime mais inaltérable. Son instinct le poussait au retranchement de ses convictions les plus profondes, au détriment de sa propre survie et de la sécurité de ceux qui l'avaient suivi. L'espoir de trouver la cité légendaire n'était plus partagé. Depuis dix-sept jours ils erraient, épuisés, affamés, noyés dans ces landes hostiles aux contours abrupts qu'était le royaume d'Azzura. Seul au loin se détachait le Mont des Dieux, colosse blanc piégé au cœur de la ceinture vertigineuse qu'était la couronne Opale. Les forêts étaient inhospitalières, les lacs gelés, impraticables. Trop avancés dans ces terres, il leur devint impossible de rebrousser chemin tant le blizzard était terrible et incessant. Alentour, le danger régnait. Il leur fallait trouver un abri au plus vite. L'homme scrutait avec angoisse le paysage, les yeux plissés et lacérés par le froid. Il avait aperçu un renfoncement dans le flanc de la montagne qu'ils longeaient mais celui-ci avait disparu lorsque ses paupières, ravagées par le vent glacé, s'étaient brièvement fermées. Car voici la triste vérité d'Azzura, ce royaume déchu au temps capricieux était bel et bien le tombeau de ceux qui cherchaient à le violer.

Le désespoir l'envahit et il se retourna. Il était seul, désormais. Il s'était aventuré trop loin. L'effroi qu'il ressentit à cet instant, celui d'avoir perdu ses hommes dans ces terres inconnues et dévastées, se transforma en rage, celle de la survie. Résolu à retrouver les siens, il suivit ses propres traces. Ce qui s'était transformé en tempête le mit à terre. Dans un élan désespéré, il se releva, trébuchant sur les racines invisibles sous l'épais manteau blanc. La neige lui arrivait maintenant à la taille et il se déplaçait avec difficulté entre les arbres, s'agrippant comme il le pouvait aux troncs et aux branches gelés. Lorsqu'il atteignit la rivière qu'ils avaient traversée un peu plus tôt, il aperçut les soldats, arrêtés et formant un cercle autour d'une forme sombre étendue à leurs pieds. Ils avaient laissé les chevaux un peu plus loin, en retrait. Le Commandant Aldric vit le Prince et fit un signe solennel de la main. Arrivant à leur hauteur, Adhémar comprit que l'un d'eux était mort. Guilhem, un jeune fantassin des divisions de Cérati, gisait inerte. Son visage avait perdu la couleur de la vie, ses lèvres étaient devenues bleues et des morceaux de chair noircie apparaissaient entre ses cheveux couleur de jais, au niveau de son cou. Il avait l'air paisible de celui qui dort.

« Votre père nous mène à la mort, Adhémar ! »

La voix d'Aldric était impitoyable. Le garçon qui venait de trépasser avait été sous les ordres de ce Haut Commandant pendant l'une des nombreuses et vaines tentatives d'invasion de la Légion Rouge de Neya, plusieurs années auparavant. Malgré l'affection qu'il avait pour le Prince, Aldric regrettait de l'avoir suivi dans cette quête insensée. Contraints d'avancer à pied sur des lieues, dans un froid intense et parce que leurs chevaux ne supportaient plus les épreuves qui étaient les leurs, la mort attendait les plus faibles d'entre eux. Le Sénéchal avait perdu la confiance de l'une des dernières personnes qui lui étaient encore fidèles. Seul Théobald se tenait là, stoïque et inflexible, une foi inébranlable en les choix de son ami d'enfance. Ce dernier avança vers le corps de Guilhem et annonça d'une voix grave :

« Nous ne pouvons plus reculer, maintenant. Puisque l’enterrer est impossible, continuons. Vous n'avez qu'à blâmer le Roi et la vénalité de notre royaume qui nous ont conduits ici. »

Adhémar détourna les yeux, dérangé par le regard accusateur des soldats qui le tenaient responsable de chaque décès depuis le début de leur marche. Déterminé à sauver ce qui restait de ses hommes et suivant l'avis de Théobald, qui lui fut d'un grand secours, il prit la parole.

« Nous avançons ou nous périssons. Chacun d'entre vous s'est porté volontaire pour venir ici. Partez si vous le souhaitez mais séparés, nous ne survivrons pas. »

Un grognement féroce se fit alors entendre au loin. Nul n'avait jamais entendu pareil rugissement. Le frisson qui saisit le groupe d’hommes n’était pas dû au froid. Adhémar prit une profonde respiration, détaillant les confins de cet horizon de forêts et de montagnes glacées, tentant d'apercevoir la silhouette d'un animal féroce et sauvage mais il ne vit rien de plus que les arbres recouverts de neige et les montagnes qui le défiaient.

« Nous devrions avancer. J'ai cru observer une enfonçure à flanc de chaîne, à l'est d'ici. Nous pourrions trouver rapidement refuge avant que d'autres ne puissent plus avancer. »

Mais Aldric l'arrêta d'un bras puissant, lui barrant le chemin et secouant la tête, signifiant à cet instant que, pour lui, tout était perdu.

« Adhémar... — Vous avez prévu de baisser les bras et de laisser nos soldats mourir les uns après les autres ? Où est donc passée votre combativité, Aldric ? »

Il se dégagea de l'emprise en repoussant le vieil homme d'un geste brutal et courroucé puis fit un signe de la main pour indiquer la direction. D'un pas convaincu, il se dirigea vers la place où il avait aperçu cet abri dissimulé. Le duc Théobald et le Haut Commandant, dont la colère montait, le suivirent. Il était évident que la neige avait seulement recouvert la cavité de pierre, il était impensable qu'il en fût autrement. Il lui fallait simplement la retrouver. Quand les arbres se dispersèrent et laissèrent place aux rochers, il avança au plus près des racines de cette petite montagne sans nom, tapant d'une branche trouvée là les parois recouvertes par la neige. Pendant de longues minutes les autres le suivaient, observant d'un œil navré sa tentative désespérée. Pourtant, derrière une grosse pierre le miracle se produisit. La neige venait de s'écrouler sous le coup de bâton, dévoilant une caverne de belle taille. Comme il l'avait deviné la première fois qu'il avait cru la voir, elle était assez grande pour leur offrir un refuge convenable. Le soulagement qu'il en résultât ranima la flamme du courage et leur rendit l'espérance éteinte au fil de leur errance. Ils resteraient ici quelques jours, atermoyant la clémence d'Alvar, avant de reprendre leur lente procession. Les jours passaient, les vents soufflaient, le silence régnait. Sans surprise, ils trouvaient à peine de quoi subsister mais le feu les tenait au chaud, l'inactivité leur permettait de se reposer.

« Cette cavité a l'air profonde. Je pars voir ce qu'il y a plus au fond. »

C'était la voix d'Ernst, leur éclaireur. Il avait remarqué la tendance du feu à s'étirer vers l'intérieur de la caverne. Apparemment lassé de l'oisiveté ou de l'attente, il ne tint pas en place et se leva d'un bond assuré. Ce jeune homme avait tout le mérite qui revenait à ses fonctions et était fin observateur. Lorsqu'il avait souhaité prendre part à la recherche de cette chimère qu'était la cité d'Azzura, cela avait été simplement parce qu'il avait besoin d'or. Sa femme avait donné naissance à des jumeaux au cycle solaire précédent et les moyens lui manquaient cruellement. La sécheresse avait fait rage en l'été, la famine en hiver et seules les missions périlleuses dans lesquelles il s'était engagé avaient permis à sa famille de survivre. Lorsque les plus audacieux furent recrutés pour cette mission, largement rémunérée, il se précipita et se porta volontaire. Bien sûr, il avait menti sur ses intentions mais ses compétences de pisteur furent jugées précieuses. Sans grand mal, il avait été accepté mais maintenant, il le regrettait.

« Ne nous dispersons pas, ne nous séparons pas. Nous ne savons pas où cette grotte mène, ni ce qui nous y attend, soldat. »

Le Haut Commandant, qui arrivait dans sa cinquante-troisième année, avait vu suffisamment de batailles, de guerres, d'embuscades ou d'opérations échouer à cause de la dispersion de ses unités. Il s'agissait de garantir la survie que seule la cohésion de leur petit groupe leur fournissait. Tous s'entendirent et débattirent longuement afin de déterminer l'éventualité d'une exploration. Mais les idées claires, la plupart d'entre eux décidèrent qu'ils devraient tous partir. Les conversations furent houleuses, beaucoup d'hommes étaient prêts à explorer ces parois sans fond, les autres préféraient attendre le retour d'un temps plus calme afin d'explorer le royaume par l'extérieur, exploit encore jamais atteint tant ces contrées étaient périlleuses. Aucun n'était jamais revenu d'Azzura... Néanmoins, Adhémar imposa sa voix, un choix devait être fait.

« La tempête peut durer encore des jours, des semaines entières et l'abri que nous confère cette grotte est sûr. Tant que nous restons enfermés, nous serons en sécurité et au chaud. Je sais que vous êtes tous exténués et avez perdu foi, mais cela fait déjà quatre jours que nous croupissons ici. Nous ne devons pourtant pas nous écarter de notre but, quelque exercice ne nous ferait aucun mal. — Je suis de l'avis de notre Sénéchal, nous emmènerons nos chevaux et n'irons que là où ces derniers pourront aller. Cela vous conviendrait-il ? »

Adhémar fut surpris de la réplique d'Aldric, qui semblait ne plus être réellement en accord avec lui-même. Le vieux militaire qui savait persuader ses hommes clôt rapidement les échanges en imposant une limite à leur pérégrination aveugle. Le Prince remercia discrètement le Commandant de son intervention car elle avait permis de mettre d'accord les plus sceptiques d'entre eux. Ils passèrent donc les dernières heures du jour à façonner des torches de fortune, à vérifier leurs maigres provisions et se promirent de partir à l'aube du jour suivant. Le lendemain, l'excitation de la découverte gagna certains, la crainte envahit d'autres. Les hommes avaient déjà eu bien du mal à s'endormir à cause des fracas de l'ouragan, les tours de garde n’arrangeant pas leur peine, mais ils durent vite oublier le confort de leur campement pour partir et marcher, encore... Les heures avaient défilé, monotones et silencieuses. Les membres engourdis, quelques-uns ruminaient.

« Voilà trop de temps que nous sommes partis, Adhémar. Es-tu certain de notre chemin ? Si tu nous fais le coup de la campagne de Cleverek, car je t'en veux de m'avoir déjà perdu une fois, je t'étrangle sur place ! »

Toujours moqueur, Théobald pouffait. Ce bel homme n'avait en rien perdu la beauté de sa jeunesse. C'était comme s'il n'avait pas vieilli en dix ans et, par Alvar, qu'il ne regrettait pas de faire la cour aux jeunes demoiselles. Mais ici, point de femmes à honorer de sa belle image, seules les rocailles et les racines des arbres profondément enfoncées à flan de montagne... Il soupirait de lassitude. Les mêmes paysages de pierre grise défilaient, différents et semblables, éclairés par leurs seules torches.

« Je ne suis sûr de rien, mais j'ai comme une impression que je ne peux expliquer... — Tu m'ennuies vraiment depuis notre départ de Raiendal. Je tiens à ce que tu le saches. »

Le Sénéchal ne répondit pas à Théobald. Un embranchement était apparu et il leur fallait choisir un chemin, ce qui revêtait une importance autrement plus haute que celle de se quereller. Sans y penser, il prit la voie de droite. Personne ne protesta plus. Ces couloirs étaient grands et larges, les montures pouvaient suivre et aucun cul-de-sac ne les avait freinés jusqu'alors. Certains soulevaient discrètement l'étrangeté de ce cheminement sans faute et tous appréhendaient la survenance de quelque monstre issu des légendes du passé comme amère récompense, d'autant que là-dehors, une bête rôdait. Pourtant, l'antre était aussi immuable que la détermination de leur chef. Seul le bruissement d'une rivière souterraine, derrière le roc, perçait le silence de ces pierres calmes. Sensible aux râles de fatigue de ses hommes, Aldric demanda un répit. La traversée de ces dédales de grès était beaucoup trop longue et, même s'ils avaient marqué de charbon leur passage, il leur était maintenant impossible de parvenir à l'entrée de la grotte avant une heure avancée de la nuit, si l'idée de rebrousser chemin leur avait pris. Adhémar refusa et les fit avancer toujours plus profondément dans l'obscurité. Le temps passait, les dents grinçaient et tous s’obstinèrent à ne plus parler en signe de protestation. Le Prince les épuisait pour un mythe dont la recherche n'avait engendré que veuves et orphelins.

Pourtant, lorsqu'ils virent une lueur au bout de ce tunnel écrasant, tous oublièrent leur abattement et leur colère. La direction vers laquelle ils avaient été menés n'avait aucune logique, car elle les avait dirigés vers le centre du royaume et non vers l'extérieur de la chaîne Opale qui encadrait l'intégralité de ce pays désolé, de ce qu'on en savait. Il était inconcevable qu'ils aient traversé la montagne. Ils s'étaient enfoncés sous terre, avaient par la suite gravi des pentes roides sur des lieues, mais leur étonnement fut sans pareil lorsqu'ils sortirent enfin de leur prison grise. Les cieux qui les dominaient étaient étrangement blancs, comme si les nuages n'avaient d'autre forme que celle d'un dôme lisse, éclairé par un astre invisible bien au-dessus d'eux. Leurs prunelles mirent un long moment à s'habituer à cette clarté soudaine et la vue surprenante d'une clairière verdoyante animée de vie s'offrait maintenant à eux. Un cerf, alarmé par leur présence, s'enfuit dans la forêt qui se détachait en contrebas. On voyait au loin, au-dessus des arbres, le sommet de cinq donjons aussi blancs que cette incroyable voûte. Adhémar s'avança, sa respiration était saccadée. Il ne pouvait ni sourire, ni ressentir d'autre émotion que le saisissement de cette vision imprenable. Il restait figé, entendant les hurlements de joie de ses hommes comme de lointains échos.

Suspendus dans le temps

Toujours silencieux, le Prince s'assit sur une pierre, les yeux rivés sur les faîtes blancs émergeant de cette nature étrangement intacte. Comme grisés par une découverte mystique, les autres descendirent vers les étendues d'herbe grasse et s'y jetèrent. Réconfortés par la chaleur de l'atmosphère, ils ôtèrent leurs fourrures et lâchèrent leurs paquets, débarrassèrent les chevaux de leurs fardeaux. Ils se reposeraient ici avant d'explorer les confins de ce lieu particulier.

« Je ne te reconnais plus... Où est passé Adhémar, le gars avec qui je me rendais ivre mort dans les pires tavernes de Raiendal ? — Il est mort Théobald. Mort de froid et de rage. Je peux t'assurer que si nous revenons vivants j'aurais quelques comptes à régler avec mon père... Je ne sais pas où nous sommes, nous n'avons aucune carte de ce foutu royaume. Penses-tu que j'aie volontairement provoqué ce suicide collectif ? — Ce n'est pas ce que j'ai dit. Mais tu... — Arrête. Laisse-moi parler, veux-tu ?»

Si leur amitié avait toujours été sincère, il était vrai que Théobald avait un côté moralisateur et égoïste difficile à souffrir. Son ignorance à propos de certains faits rendait légitime l'amertume d'Adhémar qui avait vécu pires épreuves, peu de temps auparavant.

« J'ai surpris une conversation entre le Roi et le Chancelier avant que nous ne partions... Il va me destituer dès que je reviendrai, « si » je reviens. Depuis la mort d'Eileen et des enfants, je ne puis assurer la pérennité de notre sang selon lui et mon frère est un bien meilleur prétendant au trône. Plus malléable. »

Théobald restait là, la bouche entrouverte, le souffle lui en était coupé. Jamais il n'aurait pu se douter de la malignité de ce Roi pourtant tant aimé de son peuple et de ses sujets.

« Tu sais tout comme moi que personne n'est jamais revenu d'Azzura. Personne. Penses-tu qu'il s'agisse d'un hasard ? — Pourquoi n'as-tu rien dit ? »

Le jeune homme se laissa tomber de la pierre qui lui servait de siège puis posa avec lassitude la tête entre ses mains. Il avait fait de son mieux pour oublier, mais le souvenir de cette conversation volée l'avait hanté depuis son départ. Bien entendu, le Haut Commandant avait été dans la confidence et, aimant Adhémar comme un fils, il avait choisi de partir avec lui malgré les protestations du Roi. Le vieil homme avait d'ailleurs forcé le respect en désobéissant aux ordres de son seigneur et pis encore, en lui imposant une bravade dont il avait le secret : partir avec Adhémar ou démissionner de ses fonctions suprêmes, ce qui était impensable. Les exploits de ce génie tacticien et combattant aguerri avaient sauvé le royaume à maintes reprises. Le perdre était assurer la défaite de Kaerdum en temps de guerre. Théobald posa une main bienveillante sur l'épaule de son ami, lui démontrant ainsi son soutien indéfectible même si les mots lui manquaient. Il ne posa plus de questions et fit signe à Adhémar de se lever. Ils avaient encore du chemin à parcourir, mais ils ne seraient plus privés de nourriture, de chaleur et d'eau désormais. Ils pourraient enfin prendre le temps nécessaire pour explorer cet endroit. Les deux comparses se dirigèrent donc vers les leurs et profitèrent de l'élan de joie que tous éprouvaient. Il leur fallait à présent chasser, faire un bon feu et se reposer durant la nuit. Pourtant, celle-ci ne vint jamais, la voûte brillait toujours de ce pâle éclat et, vidés par l'exaltation, ils s'endormirent finalement. Au réveil, rien de ce paysage n'avait changé et ils continuèrent leur marche, avides de merveilles à découvrir dans ce lieu insolite.

« Personne n'a foulé ces bois à part les animaux... dont un d'une taille trop imposante pour que je puisse vous dire ce dont il s'agit. C’est certainement ce qui a rugi lorsque nous étions dehors. Il est question d’un immense félin, mais aucun que je ne connaisse, il doit mesurer dans les vint-cinq, trente pieds de long... Aucune trace de vie hormis ces bêtes. S'il s'agit là de la cité d'Azzura, tout le monde y est mort, à mon humble avis. »

Daren était un personnage naturellement méfiant. Il avait hérité de ses origines Alsderns un côté taciturne, peu enclin à la confidence ou à la confiance. Pourtant, il ne put s'empêcher de souligner que quelque chose n'allait pas ici... Chasseur implacable, il n'avait constaté aucune trace de vie évoluée. Seuls les animaux peuplaient cet endroit. Son inquiétude gagna progressivement le reste des hommes qui le regardaient, incrédules et davantage surpris de cette longue tirade que de la justesse de son jugement. En effet, aucun n'avait constaté quelque construction, trace d'habitation, de pas, piège de chasseur, ni la moindre trace de vie évoluée... Cette forêt était bien plus grande et dense qu’ils ne le pensaient et ils durent faire halte plusieurs fois, marcher cinq jours durant. La végétation était sauvage et les chevaux ne pouvaient pas la traverser d'un trait. Il fallut contourner nombre d'obstacles, franchir un cours d'eau large et profond puis, finalement, se détachèrent devant eux les deux tours qu'ils avaient aperçues au-delà de ces arbres.

« Par toutes les poutains dé Raiendal... »

Smyrn, un fantassin Lyrien à l'accent détonant tapa l'épaule d'Aldric. Il ne s'agissait ni de tours, ni de donjons, mais de deux immenses statues de créatures félines cuirassées dont personne ne connaissait l'existence. Leur taille était monumentale, leur forme étrange et elles semblaient être gardiennes de l'immense enceinte qui leur barrait le chemin, offrant aux yeux des intrus leurs griffes immenses et leurs crocs acérés comme ultimes mises en garde. Au plus près de chacune se trouvaient des tours de gardes hautes, piégées dans le mur épais qui descendait vers une gigantesque porte de bois. Cette enceinte, prisonnière de hauts rocs qui semblaient s'éteindre bien au-delà de leur vision, était protégée par d'épaisses douves d'eau translucide. Personne ne se trouvait sur ce rempart. Il leur était impossible de traverser. Seul le fin pont qui s'arrêtait près de la porte aurait pu leur permettre de passer, mais le pont-levis, quant à lui, demeurait désespérément clos. Ernst fit craquer ses articulations et s'avança, faisant face à ses supérieurs.

« Reste une solution, escalader les gros rochers sur les côtés. »

Aldric allait protester, mais Théobald et Adhémar, de concert, joignirent leurs bras pour l'en empêcher.

« Ce n'est pas une si mauvaise idée, dit Théobald, souriant et l'air aventureux. Je l'accompagne, j'ai quelques habiletés dans le domaine. Adhémar, reste ici, nous tenterons d'ouvrir ce pont-levis à deux. »

L'ascension fut délicate et longue. La paroi rocheuse était instable et se délitait sous leurs doigts, sous le poids de leurs corps. Le sol semblait n'être qu'une étendue lisse loin au-dessous d'eux. Derrière, ils voyaient la forêt qu'ils avaient arpentée. Elle était si grande qu'ils eurent du mal à croire qu'ils avaient pu la traverser en quelques jours à peine.

« Je n’ai jamais failli mourir autant de fois en aussi peu de temps... », s'exclama l'éclaireur, encore accroché à une prise branlante.

Théobald le regarda d'un œil mauvais. Il avait failli tomber après qu'un énorme caillou, détaché par le pied d'Ernst lors d'une prise fort mal choisie, eût fracassé son crâne. Il avait essuyé son front ensanglanté d'un revers de manche, se tenant d'une main, maudissant son idée d'avoir suivi ce jeune maladroit.

« Je suis désolé, messire... », rajouta-t-il.

Ils étaient enfin parvenus au sommet de ce roc aussi haut que le château de Raiendal. Ils s'assirent et contemplèrent la vue qui leur avait été dissimulée lorsqu'ils s'étaient trouvés aux pieds du mur qu'ils souhaitaient maintenant traverser. Ils ne furent pas surpris de voir au loin une immense citadelle, entourée de deux tours fines reliées à ce blanc édifice par des ponts de pierre qui semblaient suspendus. Cette architecture n'était pas commune, d'autant plus qu'elle semblait relever d'une prouesse technique inconnue. L'air frais balaya les mèches blondes de Théobald et ses yeux clairs se perdirent dans le vague horizon qui l'entourait. Faisant un tour sur lui-même, il considéra les environs dont la beauté enchanteresse l'enivrait. Sans un mot, il descendit de son assise. Seule une fine gouttière décorée leur permettrait d'arriver au-dessus du tour de garde du rempart. Se débarrassant de sa cape et de tout vêtement trop épais ou trop ample pouvant freiner son tour d'équilibriste, il entreprit de sillonner cette longe de pierre à l'air fragile. Les talons sur le fin lai de roche, le dos contre la paroi, il avançait, pas à pas, prenant garde de ne pas glisser. Ernst le suivit et manqua de tomber, des morceaux s'étant brutalement détachés sous ses pieds. Si l'eau leur semblait sûre en cas de chute, les fondations de la fortification, à peine immergées, ne pardonneraient pas leur témérité. Avec une chance inouïe, ils arrivèrent sains et saufs à l’intérieur des remparts. Pourtant, ils restèrent cois et paralysés, stupéfaits de ce qu'ils voyaient maintenant. Ceux qui les attendaient en contrebas ne les distinguaient plus désormais. Chaque chute inopinément évitée avait laissé place à des « Oh ! » et des « Ah ! » de hantise ainsi qu’à des visages angoissés qui suivaient la péripétie avec attention. Tous avaient suivi leur difficile et longue ascension, puis leur numéro d'adresse sur les soubassements des statues magistrales en retenant leur respiration. Quarante au début de leur aventure, ils étaient maintenant dix-neuf. Chaque perte demeurait un événement tragique qui animait le désespoir à mesure des lieues traversées, des obstacles franchis. Personne n'était mort cette fois-ci. Les hommes s'en flattèrent et sautèrent de joie lorsque les deux silhouettes s'étaient élancées sur le tour de garde. Ils patientèrent, empressés, mais l'huis immense demeura désespérément clos.

« Que font-ils ? », s'écrièrent de concert quelques-uns.

« Sais pas... », répondirent deux autres.

L'attente était insoutenable. Ils allaient pénétrer dans une place qui n'avait encore jamais été découverte, selon l'avis expert de leurs éclaireurs. Pourtant, un mal-être communicatif se répandit quand des mécanismes grincèrent. La lourde porte de bois et de métal venait de retomber sur le bord du pont, fermant maintenant le chemin et leur permettant d'accéder à cette ville qu'ils pensaient être la cité disparue. Pourtant, ils virent Ernst et Théobald qui attendaient, l'air grave.

« J'ai... On a... »

Le jeune éclaireur tremblait de tout son corps et n'arrivait plus à parler. Ses mains étaient crispées, ses doigts se joignaient et ne tenaient pas en place. Le sénéchal, agacé, porta son attention sur le Duc.

« Théobald ? — Deux mauvaises nouvelles, une bonne. Par quoi dois-je commencer ? »

Même si l'air de Théobald paraissait étrange, Adhémar répondit à une vitesse surprenante. Lui qui prenait normalement toujours le temps de formuler parfaitement ses phrases avait cédé à l'impatience.

« N'importe, bouge. — Les deux mauvaises. Tout le monde est mort, ici. J'ai aussi vu une sorte d'animal, d'au moins dix pieds de haut, au loin. On ne sait pas trop de quoi il s'agit, il a disparu derrière des habitations. Il ressemble étrangement à ces deux statues. La bonne... il s'agit, à n'en pas douter, d'Azzura. »

Les soldats, le Commandant et Adhémar étaient estomaqués. Tous restèrent figés, un regard incrédule et incertain se lisait sur les visages, comme si toute joie s'en était évaporée. Dans le sillage de cette nouvelle, le doute et l'envie d'abandonner survinrent subitement.

« Je veux rentrer chez moi... — C'est pas lé moment abrouti ! On a réoussi ! On a réoussi ! »

Ilario, qui était le frère de Smyrn, et Baudry se chamaillaient dans le fond. Mais le Prince ne cilla pas, ne répondit pas. Il se dirigea simplement vers l'entrée. Dépassant Théobald, ce dernier lui dit :

« Es-tu sûr de vouloir entrer ? — Histoire de moucher le Roi et de conserver mes privilèges ? Certainement. — Et si on finissait comme eux ? »

Le Duc pointait du doigt de gros amoncellements gelés, derrière une sorte d'établissements. Le Sénéchal distinguait mal ce dont il s'agissait. Il n'y avait pas de neige ici, pourquoi la glace avait-elle formé de tels monticules à l'entrée de cette ville morte ?

« C'est... Tout le monde est dans ces blocs de glace. Des Eressåe, des Eleär, des Valduris comme nous... Nous n'avons pas croisé âme qui vive. Ils sont tous morts, comme figés pendant un instant de leur vie. Nous avons vu un forgeron, le marteau au poing, et il n'était pas en train de frapper le métal, il était dehors et semblant hurler au combat, des enfants en train de courir ont été arrêtés dans leur élan par ces formations, les soldats au-delà du mur, arcs bandés, épées sorties, des gens au visage paniqué et piégés dans leurs derniers moments... Le mieux serait que l'on parte et que l'on revienne avec plus d'hommes, on ne sait pas ce qui nous attend là. Si j'en crois ce que j'ai vu, tous ceux qui sont ici ont vu une horrible chose avant de mourir. — Lâche. »

Le Sénéchal rit de bon cœur et avança, sans considération pour l’opposition de son ami ni la terreur du pauvre Ernst. Sortant l'épée à sa ceinture de son fourreau de cuir brun, il se retourna et la leva au ciel. Ils avaient trouvé Azzura, celle des légendes, celle qu'aucun n'avait foulée avant eux.

« Mes amis, dit-il avec un sourire rayonnant sur le visage, c'est l'heure du triomphe. Nous avons réussi ce que personne n'a jamais fait avant nous ! La mort des nôtres a été un épisode amer, mais, jusqu'à la fin de nos vies, la splendeur de Kaerdum rappellera leur sacrifice ! Et les contes encenseront la gloire des héros qu'ils deviendront, que nous deviendrons ! À la gloire de Kaerdum ! »

Une lueur de défi animait maintenant leur regard et leur âme. Les poings de ces braves se dressèrent et leurs voix s'élevèrent comme une seule.

« À la gloire de Kaerdum ! »

Théobald regardait les soldats, maintenant enthousiastes, passer devant lui à l'assaut de cette ville incroyable. Daren avançait plus tranquillement en bout de queue. Il s'arrêta et lui souffla.

« Je le sens mal... »

Puis, sans ajouter un mot, il suivit ses compagnons.

De larmes, d'acier et de sang

Alors qu'ils s'aventuraient dans la ville basse, les hommes croisaient çà et là les glaces ayant piégé hommes, femmes et enfants dans une fuite désespérée vers l'intérieur de la cité. Les expressions de panique de ces corps, prisonniers du givre, dérangeaient chacun de ceux qui, parfois, s'assuraient de leur mort en secouant une main devant leurs yeux vides et asphyxiés. Théobald, Aldric et Adhémar, l'arme au poing, progressaient lentement, observant les alentours avec insistance. Ernst sursautait au moindre passage d'une poule ou d'un chat maintenant sauvage, d'autres avançaient l'air confiant et déterminé. Un rugissement se répercuta dans cet horizon de chaume et tous tremblèrent, relevant les yeux vers ce qu'ils croyaient en être l'origine. Les rues étaient encombrées d'étals aux fruits incroyablement intacts pour ceux qui n'avaient pas été dévorés par des oiseaux ou des rongeurs. Les pièces de métal des lampes et des objets de forge avaient conservé leur éclat, aucune poussière n'avait recouvert le bois, ni le sol. Daren fronçait les sourcils, rien de ce qu'il voyait n'avait de logique. Alors qu'il considérait l'étrangeté de cet endroit et oubliait ce redoutable grondement, son instinct se réveilla. Il était épié. Se dirigeant dans une rue à l'écart l'air de rien, faisant mine d'observer simplement les lieux, il sauta soudainement sur quelque chose. Il s'agissait non d'un homme, mais d'un animal qu'il attrapa brusquement par le haut des...

« C'est quoi ça ? »

Baudry, qui l'avait suivi par sécurité, regardait le pisteur Alsdern et l'étrange créature, l'air hébété. Ce n'était pas un animal mais un petit buisson doté d'yeux, d'une bouche aux dents pointues et de pattes, ainsi que de branches et de feuilles. Il grognait furieusement en se débattant de ses petits membres végétaux. Daren le tint à bonne distance du reste de son bras car il avait déjà été mordu jusqu'au sang. Il se mit alors à courir avec sa prise afin de la rapporter à sa compagnie, pour preuve qu'ils se trouvaient dans un univers invraisemblable et qui recelait d’une certaine perniciosité, mais il trébucha contre une pierre et lâcha sa proie. L'arbuste s'enfuit bien vite et il ne put le retrouver.

« Tu l'as vu aussi ? — Je crois bien... »

Lorsqu'ils se rendirent à la rue principale qu'ils avaient abandonnée, celle-ci était déjà déserte. La cohorte se trouvait loin, devant l'entrée de ce pâle château dont la construction semblait irréelle, sortie des songes les plus fous. Théobald siffla tant il était impressionné par l'édifice, sa voix résonnait au loin.

« Il doit faire... quinze ou vingt fois celui de Raiendal... Comment est-ce possible ? — Qui sait. »

Adhémar gravissait déjà les immenses escaliers de marbre qui conduisaient à la porte de bois précieux, ornée de volutes de métal et qui barrait l'entrée. Ses deux pans étaient à peine entrouverts et six hommes durent se joindre à l'effort, griffant le bois de ce qui leur restait d'ongles, pour l'ouvrir. La stupeur les saisit alors. Un couloir aux ornements plus beaux qu'aucun n'eût jamais vus s'étendait devant eux. Des bannières d'un bleu profond aux félins cuirassés brodés de fils d'argent ondulaient au gré d'une légère brise. Tout le long, des tapisseries aussi parfaites que les plus admirables paysages du monde se profilaient, transmettant l'aura des histoires d'un passé révolu. Laissant glisser ses doigts sur les murs, Adhémar ressentit en lui la résonance de la vie qui fut jadis ici. Il détaillait, émerveillé, les richesses et la finesse de ces bustes de pierre qui semblaient avoir été les Rois et les Reines de ce royaume désolé. Au fond de ce corridor, une salle aux hauts plafonds dévoilait sur ses murs des sculptures aussi délicates que les plus précieux des ouvrages des joailliers du nord de Radjyn. Au centre se trouvait un piédestal à trois marches sur lequel se tenait un trône fait de marbre et incrusté de saphirs, ses contours recouverts d'un or pur. Le sol, quant à lui, semblait être un miroir tant sa pierre avait été polie. Les chandeliers de vermeil scintillaient et se tenaient entre les statues de dix-neuf chevaliers qui, de leur éminente stature, gardaient le tour de cette souveraine galerie, surveillant le trône de leurs yeux invisibles. Lorsque l'un des compagnons dirigea une main vénale vers les objets d'argent et d'or, Adhémar, en prise à la honte de fouler des lieux aussi incroyables, gronda :

« Pas maintenant ! »

Dépités, les hommes haussèrent les épaules. Ils n'avaient pas conscience de l'âme de cet endroit. De sa position pourtant éminente dans son royaume, le Prince se sentait misérable. Il ne désirait pas souiller davantage l'endroit de leur présence. L'envie soudaine de rebrousser chemin le prit. Ce qu'il désirait maintenant par-dessus tout, c'était de laisser cet endroit tel qu'il l'avait sûrement été depuis des milliers d'années. Théobald le tira de son malaise en soulevant l'absence de deux des leurs.

« Où sont Daren et Baudry ? — On est... là, Messire ! »

Essoufflé, Baudry arriva en courant pour rattraper son retard, suivi de Daren. Avant que quiconque n'ait pu les questionner au sujet de leur absence, Daren expliqua :

« Il y a des bêtes étranges dans cet endroit. »

Relevant sa manche d'un geste sec, il laissa voir la marque de morsure sur son avant-bras. L'autre soutint :

« C'était... Un arbuste vivant ! »

Contenant les rires soudains de ses subalternes, Aldric s'approcha du chasseur qui s'inclina avec respect devant lui.

« Est-ce vrai, Daren ? — Oui, Sire. Baudry a dit juste. C'était un arbre, avec des yeux, des pattes et des branches. »

L'hilarité qui s'ensuivit n'épargna pas Théobald et Adhémar qui luttaient contre leurs émotions incontrôlées. Ils furent repris d'un ton sec par le vieux Commandant.

« Assez ! »

Les rires gras s'arrêtèrent mais de discrets pouffements continuaient. Quand le silence vint à nouveau, Adhémar, qui essuyait une larme au coin de sa paupière, secoua la tête et entreprit d'explorer plus encore ces dédales marmoréens. Ils allèrent de couloir en couloir, de porte en porte pour tomber enfin sur un escalier froid et roide, qui s'enfonçait dans l'obscurité. Le groupe l'emprunta et progressa longtemps. Ils dérivaient à présent dans les confins de vestibules et d'allées vers l'est, toujours plus profondément enfoncés sous terre. Lorsqu’un craquement sourd se fit entendre au loin, les soldats stoppèrent brusquement leur marche. Manquant de se renverser les uns les autres, ils s'étaient retournés vers ce bruit qui ne présageait rien de bon. L'atmosphère redevenue calme n'était maintenant animée que du crépitement des torches... Soulagés, ils continuèrent leur périple, avançant à pas de loup au-delà des salles sombres qu'ils traversaient mais la fin du couloir fut bientôt proche. Là, une antichambre bien plus grande que la salle du trône fit vaciller leur aplomb. Des centaines de colonnes de pierre noire s'alignaient devant eux, cachant en leur profondeur de nombreux passages et une porte à la hauteur démentielle qui semblait belle mais aussi sombre que la porte du royaume des morts. Des gravures de métal ornaient un système de serrurerie complexe dont les entrelacs semblaient ne jamais finir. Des griffures profondes et massives semblaient avoir été causées par le désespoir d'un animal abandonné qui avait lacéré le bois et les pierres... Des écritures aux formes inconnues irradiaient le bois à mesure de leur avancée, laissant émaner de fines volutes de fumée de leur bleu spectral. À chaque pas, un nouveau symbole apparaissait. Cette faible clarté leur rappelait les yeux des Eressåe, ces créatures dont la splendeur était seulement égalée par celle des Eleär. Théobald, qui connaissait bien ce peuple pour avoir fréquenté nombre de ses beautés, fut formel et murmura :

« Il ne s'agit pas de la langue des Abysses... »

Ce à quoi Adhémar répondit par un soupir avant qu'un léger grincement ne s'immisce dans leur échange. Daren tremblait alors de tout son corps, il était le seul à s'être retourné, le seul qui n'était pas impressionné par les motifs incroyables qui se dessinaient au fil de leur marche... Derrière eux se trouvait un terrifiant et tout à la fois magnifique félin dont les yeux de glace étaient déformés par la rage. Son souffle pestilentiel n'avait d'égal en horreur que ses crocs ensanglantés et le chasseur, devenu proie de la bête qui les avait approchés dans un silence total, était paralysé. Prisonnier de sa catalepsie soudaine, il ne put prévenir les autres et le fauve au pelage couleur de neige se manifesta de lui-même. Son sinistre et puissant grognement fit tomber ceux qui étaient plus en arrière au sol, tant son souffle fut terrible et Smyrn, pris d'un élan héroïque, décocha à une vitesse folle un carreau de son arbalète. Celui-ci ricocha sur l'armure de métal et de saphirs ornant le poitrail du monstre qui, dans un élan d'ire dévastatrice, leur fondit dessus. Chacun constatait maintenant, à la lueur de leurs torches, la taille démesurée de cette créature au front, au poitrail et au dos ceints d'acier et de pierres précieuses. Un vent de panique s'éleva autour d'eux, ils étaient piégés. Alors que le monstre allait balayer Daren d'un revers de griffe, une immense explosion fit trembler le château tout entier. Des morceaux de pierre tombèrent sur la tête de l'animal qui détala et laissa là sa capture. Une colonne s'affaissa et manqua de se fracasser sur trois des recrues qui l'évitèrent d'un bond agile et inopiné.

« À couvert ! »

Aldric fit signe aux soldats de le suivre, Adhémar et Théobald aidèrent ceux qui étaient tombés à se relever et s'assurèrent que les dix-neuf étaient bien réunis. Là, dans la sécurité fébrile d'un renfoncement, ils attendirent que ce qu'ils prenaient pour un tremblement de terre ne cessât... Quand les ébranlements se turent, les soldats, dissimulés par les enfilades de pilastres, entendirent des cris.

« N'étions-nous pas censés être seuls dans ce maudit château ? »

Smyrn fit signe à Léandre de sceller ses lèvres jusqu'à nouvel ordre. Tous se murèrent dans un mutisme singulier, épées hors de leur fourreau, attendant patiemment que se délivre enfin la chute de cette histoire. Un vieillard à la robe pourpre et à la barbe grise arriva finalement, évitant avec mal les pierres jonchant le sol qui freinaient sa course folle. Il avait le pas rapide et léger, son regard était paniqué. Il scrutait tout autour de lui le désastre alors que le rejoignait un cortège d'une quarantaine d'hommes et de femmes. Le Sénéchal plissa les yeux. Tapi dans l'ombre, il discernait mal leur visage. Il était pourtant certain de les avoir aperçus dans une salle précédente, parfaitement immobiles et captifs de glaces éternelles... D’après leur air, certains semblaient appartenir à la cour tant les richesses qu'ils arboraient étaient resplendissantes, d'autres étaient à n'en pas douter des valets.

Tous regardaient maintenant le vieil homme qui sanglotait devant la grande porte demeurant close. Le visage dans les mains, pris de spasmes, il marmonnait des phrases que le Sénéchal n'entendait pas. Il plaça ses mains abîmées par le temps sur la fermeture de métal, psalmodiant des mots incompréhensibles avant de secouer douloureusement la tête, comme si tout espoir lui avait été arraché. Il s'éloigna en essuyant ses larmes et en se mouchant dans sa longue manche. Certains de ceux qui l'accompagnaient le suivirent, d'autres restèrent là, observant sa démarche tremblante d'un air triste. Soudain, un fracas inouï se propagea dans la pièce, les oreilles du Prince le firent terriblement souffrir. Lui et ses hommes regardaient la scène alors que les mécanismes de la porte semblaient voler un à un en éclat. Le vieillard hurla d'une voix incroyablement forte à ceux qui étaient restés :

« Baissez-vous ! »

Mais il était trop tard. La déflagration fut si soudaine et brutale que certains furent projetés en arrière, d'autres déchiquetés par les lames d'acier, de bois et de glace meurtrières lancées contre eux. Des morceaux de bras et de jambes, des viscères suintants de sang et des regards sans vie s'étalaient maintenant tout autour d'eux. Le doyen tomba, genoux à terre, les mains sur la tête. Il ne pouvait détacher ses yeux de cet inqualifiable spectacle qui avait arraché d'horribles hurlements à ses suivants. Les soldats cachés, qui avaient protégé leur tête au moment de l'explosion, voyaient désormais çà et là des fragments de cristal ensanglantés et ces pièces de chair éclatée qui recouvraient le sol sombre. Cette vision fit vomir Ernst alors que d'autres le toisaient, plus écœurés des miasmes qui sortaient de sa gorge que de cet amas d'organes et de membres écorchés. Des gardes aux armures reluisantes arrivèrent alors dans un vacarme métallique. Ils étaient si nombreux qu'Adhémar ne put les compter. L'un d'eux s'avança vers la porte et fit un signe à l'homme âgé qui se levait avec difficulté, tressaillant sous le poids de sa condition et de l'abomination de ce qui venait de se produire.

« La Reine ! », s'écria ce dernier, le visage maintenant transformé, passé en un instant de la détresse à l'euphorie.

Mais alors que l'équipée de l'ombre approchait pour mieux observer ce qui se passait, Adhémar trébucha contre une pierre qui vint se jeter aux pieds de l'un des gardiens d'acier. Celui-ci tourna la tête d'une manière étrange, comme si rien ne soutenait son heaume lourd, puis reporta son attention sur la porte. Malheureusement, le soulagement de la troupe fut de courte durée. Comme s'ils communiquaient sans mot, d'autres chevaliers s'étaient élancés vers eux, semblant savoir où ils se trouvaient. Métal contre métal, le jeune chef et ses hommes se défendirent avec bravoure des assauts foudroyants de leurs assaillants, pourtant, ils ne purent résister longtemps à ces êtres qui ne semblaient pas souffrir des lames transperçant leurs flancs. Rapidement désarmés, ils furent attachés bras dans le dos et traînés sans ménagement malgré leurs protestations et les vagues explications qu'ils tentaient de donner à voix haute. Malmené par les gardes, le Sénéchal tourna la tête vers le lieu où tout avait commencé. C'est là qu'il aperçut le plus beau visage qui lui avait été donné d'observer. Il s'agissait d'une femme plus belle que la lune elle-même, aux traits fins et aux lèvres écarlates, aux yeux d'un bleu translucide et nimbés d'une lueur astrale. Sa couronne d'argent et de saphirs perlait sur ses longs cheveux noirs, sa robe immaculée semblait être faite d'une étoffe plus précieuse que la soie, animée du scintillement d'une myriade de diamants. Elle se tenait là, le regard vide, elle ne bougeait pas. Le dernier souvenir qu'il eut avant de s'évanouir fut celui du patriarche la secouant et hurlant :

« Je vous en supplie, parlez-moi, Onyria ! »

L'armure des chevaliers

Des lèvres rouges comme le sang esquissaient un rictus semblable à un doux sourire. Au-dessus d'elles, des yeux iridescents se perdaient dans le vague, tels deux papillons dérivant aux confins d'un monde invisible...

Adhémar ouvrit les yeux. Il s'agissait encore du rêve qui le hantait à chacun de ses sommeils. Ils avaient passé trop de jours et trop de nuits dans ces infectes geôles, supportant les odeurs de leurs propres immondices, de leur sueur et de leurs haleines nauséabondes. Son esprit s'évadait dans l'unique refuge qu'il trouvât alors : celui de ses songes. Seuls Théobald et Aldric, séquestrés dans des cellules mitoyennes, lui indiquaient encore la progression d'un temps qu'il ne comptait plus. Maintenant qu'il sentait son corps lui revenir, la douleur de son dos s'éveilla. Il se releva doucement, s'étirant pour soulager ses muscles engourdis par les dalles grenues. Il souleva enfin son visage vers une embrasure dans le mur, seul lien qu'il avait encore avec le monde. Elle ne laissait guère passer la lumière qui baignait l’extérieur. Son lit de paille mince, sale et poussiéreux, collait à ses vêtements élimés. Il passa une main dans sa barbe hirsute, puis dans ses cheveux emmêlés.

« Tu es réveillé ? »

La voix de Théobald était faible. Adhémar s'approcha de la petite ouverture entre leurs réduits mais il ne le vit pas, sûrement était-il assis. Le Prince s'inquiétait de l'état de son ami qui apercevait d'étranges illusions depuis quelque temps déjà.

« Ça ne va pas ? — C'est... Tu sais, ces choses... Je n'ai pas dormi... — Tu les vois encore ? — Oui, elles sont revenues. Aujourd'hui j'ai trente-et-un ans... — Bon anniversaire. Tu me vois navré de ne pas organiser un banquet pour toi... Si nous sortons d'ici nous rattraperons cela comme il se doit. »

Furent alors entendues des voix lointaines qui criaient en l'honneur de Théobald, ce qui réchauffa son cœur. Depuis qu'ils avaient été enfermés, des phénomènes étranges s'étaient produits, propres à chacun d'eux. Adhémar lui-même en avait fait les frais. Aldric, Ernst, Daren, Smyrn, Baudry, Léandre, Ilario, tous les autres également, mais rien n'était jamais similaire. Théobald reprit :

« Et toi, cela a-t-il recommencé ? — Hier soir, oui... J'avais si froid que je me suis remémoré la chaleur de mes appartements, au château, lorsque les enfants venaient me voir et que nous nous asseyions près de l'âtre. J'ai failli prendre feu, des flammes ont subitement embrasé la paille crasseuse qui nous sert de couche. »

Le vieil Aldric, usé par l'âge et par les mauvais traitements de cette captivité se leva de l'autre côté. Il avait entendu leur conversation et souhaitait faire part de son expérience.

« En ce qui me concerne, mon écuelle a encore sauté à la gueule de ce sale geôlier. J'ai bien réfléchi, il me semble que c'est à chaque fois que je le vois. J'ai plus envie de l'attraper et de l'estourbir que de manger l'ignoble pâtée qu'il nous sert. Et j'ai comme l'impression que la gamelle m'entend... »

La situation amusa Adhémar. Son rire clair résonnait dans les dédales froids faits de pierre, de lourdes portes de bois et de barreaux infranchissables. Les pauvres membres de cet escadron de repérage n'avaient aucune autre occupation. Ainsi, ils se gaussaient plus volontiers de ces faits inquiétants qui leur faisaient au moins oublier leur aversion à l'encontre du Prince. S'ils l'avaient suivi de plein gré, leur humeur était terne. Ils étaient passés de l'inquiétude au dépit, puis à l'euphorie et enfin au désespoir qui ne les quittait plus.

« Pensez-vous que ces cachots soient hantés ? — Complètement ! — Oh que oui... — Ouais, d'ailleurs yé crou entendre un grincément dé porte... Y'a quelqu'un ? Yeôlier, la couistance arrive ou bien ? »

Tandis que le Sénéchal s'approchait de l'œilleton qui servait habituellement à leur surveillant, il aperçut la silhouette éthérée d'une femme à la chevelure sombre. Aussi resplendissante qu'une fleur écarlate, il la reconnut immédiatement. Celle à qui l'on avait donné le titre de Reine errait sans but devant les portes de ces lieux répugnants. Saisi par cette vision, il resta coi, sa présence féminine envahissait l'espace entier qui semblait plus lumineux, plus chaleureux. Alors qu'elle disparaissait sur le côté, il entendit Smyrn chuchoter encore :

« Pssst, Ma Damé, les clés ! Ma Damé, là, à côté dé vous ! »

Le Prince colla davantage ses yeux à la petite ouverture, mais il n'arrivait ni à voir, ni à comprendre avant qu'Ernst, qui était non loin, ne crie à haute voix :

« Par tous les royaumes d'Alvar ! Elle a pris les clés ! Elle... — Tais-toi abrouti ! Tou vas loui faire peur ! »

Un cliquetis tinta dans la pénombre, puis un autre et enfin, le hurlement de victoire du Lyrien au fort accent, qui ouvrait maintenant les cellules une par une, tonna. Alors qu'ils mettaient un pas prudent à l'extérieur de leurs carrés enfin ouverts, ils virent la Reine devant un mur et restèrent tous interloqués. Son visage n'exprimait rien, son regard était hagard, inerte, elle semblait absente. Le vide de son existence n'entachait pourtant en rien son extraordinaire splendeur. Adhémar s'approcha d'elle et lui demanda :

« Pourquoi faites-vous cela après nous avoir laissés ici si longtemps ? »

À sa grande infortune, aucune réponse ne vint. La Reine regardait toujours le mur auquel elle faisait face et ils entendirent la voix aiguë d'un homme qui vagissait loin au-dessus d'eux.

« Onyria ! Votre Majesté ! »

De nombreux bruits de pas s'ensuivirent. Les soldats se tenaient prêts à se défendre à mains nues de cette infamie, quitte à en mourir. Ces dix-huit semaines de réclusion les avaient rendus amers. Leur enfermement abscons, l'absence de tout jugement et de toute explication, ainsi que l'abandon total dont ils avaient été les victimes leur avaient donné une rage telle qu'ils se tenaient prêts à tout. Pourtant, les recrues ne virent qu'un vieillard en robe de chambre, tout décoiffé et l'air paniqué qui descendait l'escalier sordide de cet endroit mal éclairé. Il était suivi de domestiques. Lorsque le doyen aperçut les hommes aux vêtements souillés, aux barbes et cheveux graisseux, il s'arrêta promptement, manquant de dégringoler les marches. Il les regarda effrayé, la Reine se trouvant derrière eux.

« Que faites-vous là ? Qui êtes-vous ? Personne ne peut sortir d'ici en tentant d'enlever la Reine Azzura ! Reculez avant que je ne grille vos haillons puants, manants ! »

De ses doigts abîmés jaillit un feu blanc. Un mouvement de recul anima le reste des hommes ainsi que les domestiques qui remontèrent quelques marches. Aldric, lassé de ces visions fantasques, ces phénomènes illusoires et furieux, se jeta poings en avant vers l'objet de sa haine. Théobald l'arrêta en le retenant par le col. Daren, qui observait la scène du fond des cachots, s'avança à son tour en se glissant entre ses camarades.

« Vous nous avez fait enfermer ici ! Il y a un malentendu et votre Reine est venue nous libérer de cette calomnie ! — Là que... Quoi ? »

Le petit vieux fit retomber ses mains et les volutes qui flottaient autour de ses bras disparurent. Il considérait avec angoisse ceux qui se trouvaient devant lui et dont personne ne lui avait mentionné l'existence. Un immense malaise s'installa de part et d'autre de ces deux groupes qui se considéraient. Les compagnons d'armes du royaume de Kaerdum chuchotaient, les serviteurs et l'aïeul parcouraient des yeux l'étrange attroupement. Daren, dont une ire ravageuse rongeait maintenant les sangs, s'élança vers celui qui leur barrait la route et reprit d'une voix ferme :

« Vous nous avez laissés croupir ici des mois durant ! Ne faites pas l'ignorant ! »

Il était inhabituel que l'Alsdern s'emporte ainsi et alors qu'il empoignait la barbe grise de l'ennemi qu'il avait rattrapé, une légère explosion les fit vaciller. Les flammes blanches enserraient les membres du pisteur qui gisait à terre et tentait de se défaire de chaînes immatérielles. Les autres se précipitèrent à son secours mais le doyen les arrêta. Ils étaient à leur tour piégés dans ces filaments translucides, aucun son ne sortait plus de leurs lèvres. Insidieusement, une terreur inexplicable les envahit et s'insinua dans leur cœur. Une larme coula de la joue d'Ernst qui était le plus sensible de tous, Aldric grimaça, féroce, Théobald ferma les yeux en serrant les dents. Leurs tourments cessèrent néanmoins en un instant car la jeune Reine s'était précipitée vers l'illusionniste, arrêtant ses gestes de ses seuls sanglots.

« Avez-vous vu ce que vous avez fait ? — Il suffit ! »

Adhémar avait coupé la bonne qui tentait de défendre ses maîtres dès qu'il avait enfin pu parler, car il s'était libéré de ses liens. Théobald tenta de le retenir alors qu'il semblait s'exciter. Jugeant plus sage la réaction du Duc, le Sénéchal se dégagea doucement, mains relevées, en signe de paix.

« Certes, nous étions armés en arrivant ici, pourtant nous ne le sommes plus. Vos gardes nous ont enfermés sans ménagement, sans faire moindre lumière au sujet de ce qui nous était reproché. Nous vous avons vu sortir de glaces que nous n'avons pas pu briser de nos épées. Nous exigeons simplement un procès équitable, s'il y a de quoi nous rendre coupables. Nous n'avons rien volé ici, nous n'avons rien détruit, ni blessés les vôtres. — Mais... bredouilla le vieil homme. Je n'avais aucune idée de votre présence en ces lieux. Personne ne... »

Brusquement, il s'affaissa contre le mur, les yeux exorbités, comme s'il avait compris un fait d'une extrême gravité.

« Vous... Vous êtes... »

Il se mit soudainement à pleurer, cachant son visage dans deux mains ridées et tâchées par la vieillesse, laissant pantois ses interlocuteurs qui se regardaient avec stupeur.

« Je suis tellement navré, je... Je vous en supplie, pardonnez-moi. »

Aldric s'approcha, insensible aux pleurs du vieil homme et de la femme à ses pieds. L'autre s'accrocha à ses vêtements, le regard implorant.

« Ne partez pas s'il vous plaît... Vous êtes... — Quoi ? »

D'un revers de main, il se dégagea de l'emprise de cette créature qu'il n'avait aucunement envie de voir davantage, avant d'écarter les domestiques pour gravir les quelques marches qui le séparaient encore de sa liberté.

« Vous... Les dix-neuf chevaliers ! La salle du trône ! Par pitié, ne partez pas... Je ne peux rattraper les erreurs de nos gardiens, mais je peux... La prophétie... Je vous en prie, écoutez-moi ! S'il vous plaît, écoutez l'histoire de la Reine il faut que... S'il vous plaît... »

La colère des aventuriers s'était dissipée, ne laissant place qu'à l'incompréhension de ces palabres hachées. La Reine avait été relevée par ses servantes et emmenée hors de la prison. Le petit homme, frêle et grisonnant, leur proposa après maintes courbettes et plusieurs centaines de mots d'excuse de leur offrir des chambres douillettes, des bains, de magnifiques repas et toutes les douceurs qu'un homme pouvait rêver d'avoir. Sceptique, la cohorte le toisa, le vilipenda discrètement de regards acerbes. Il leur demanda également de considérer ce château, ainsi que tout ce qu'il contenait comme le leur, ce qui plut à certains, mais contraria d'autres. Rien ne pouvait absoudre ce qu'ils avaient vécu, cette prison immonde, leurs conditions de vie déplorables, le silence de leur veilleur et tout ce temps qui leur avait été volé... Lorsque le Sénéchal exigea des réponses, le patriarche lui proposa seulement de le rejoindre dans la bibliothèque du château, après qu'ils aient pu profiter d'un repos et de toutes commodités en échange de leur pardon. Sans demander leurs restes, ils sortirent de prison. La lumière blanche de ce jour infini les aveugla. Leur allure miteuse contrastait avec les lieux faits de marbre, d'or et d'argent qu'ils longeaient. Une horde de servants fut mise à leurs ordres et la journée se consuma, paisiblement. Les bains furent changés plusieurs fois pour leur permettre d'ôter la couche de crasse qui s'était incrustée à leur peau, des plats plus nombreux que jamais leur avaient été servis tant leur faim était grande, puis ils se lovèrent dans le confort de lits chauds, bercés par le son du crépitement de leurs cheminées. Certains s'endormirent accompagnés des exquises douceurs de courtisanes volontaires à réchauffer leurs âmes pour une nuit, d'autres les refusèrent, leur préférant alors la solitude.

L'Arkvald blanc

De nombreux jours s'étaient écoulés. Fascinés par ce qu'ils pouvaient encore voir d'inconcevable autour d'eux, souhaitant encore profiter de l'oisiveté, ils boudaient la présence de ce vieillard qui les réclamait sans cesse à la bibliothèque. Lors d'un déjeuner où ils s'étaient retrouvés, ils discutèrent longuement et se résolurent à se renseigner. Les questions fusaient : que s'était-il passé ? Pourquoi personne n'avait mentionné leur présence au château ? Avaient-ils été hantés ? Aucun ne voulut rester davantage dans ce trouble fallacieux et ils mandèrent quelques domestiques qui connaissaient le chemin afin d'être escortés jusqu'au lieu de leur convoitise. La troupe traversa sans plus tarder un cloître au jardin sublime, des fleurs épanouies répandant leur délicat parfum à travers les sentiers de terre qu'ils empruntaient. La luxuriance de cette exquise végétation leur arracha des soupirs de béatitude. Ils entrèrent par la suite dans une aile du château qui semblait vide, déambulant toujours sur les talons des serviteurs. Certains d'entre eux détaillaient avec envie les fresques, les masques d'or au mur et les tableaux grandioses qui constituaient le décor. On leur fit prendre un escalier en colimaçon qui semblait ne plus finir jusqu'à l'un des ponts suspendus qu'ils avaient vu à leur arrivée, de nombreuses semaines plus tôt et avant leur captivité. Ernst et Daren ne désirèrent pas aller plus loin tant la construction semblait fragile, elle flottait dans les airs tel un fil, simplement soutenue par des chaînes massives aux mailles à la forme inconnue, accrochées sur le haut de chaque bâtiment dont elles faisaient le lien. Le valet qui les accompagnait les assura pourtant de sa solidité et de sa sûreté en allant, puis venant de part et d'autre du pont, en y sautant à pieds joints... Rien n'y fit. D'un signe de tête, Aldric les congédia et fila à travers l'air, suivi par Adhémar, Théobald, Smyrn et d'autres plus braves. La traversée fut longue mais l'air frais les contenta. Le paysage qui s'étendait autour d'eux était à couper le souffle. D'un côté se propageaient les sillons des toits et des rues de la ville basse, les immenses tours gardiennes qu'ils avaient traversées il y a bien longtemps, tandis que de l'autre, des champs verdoyants s'étiraient avant de mourir à l'orée une forêt dense. Devant eux, la tour prodigieuse se rapprochait. Lorsqu'ils arrivèrent au bout de leur périple, une porte leur fut ouverte et ils s'immobilisèrent.

« Ne vous en faites pas, il s'agit simplement du bibliothécaire. »

L'adolescent se racla la gorge, il était en proie à une certaine gêne et se tut. La tour qui s'offrait à leurs yeux fascinés était une gigogne de laquelle descendaient et montaient des escaliers qui rejoignaient d'autres entrées de la tour intérieure, plongeant tantôt dans la hauteur, tantôt dans le vide. Le mur extérieur était parsemé de vitraux immenses qui illuminaient ce donjon blanc. Devant eux s'élevait la porte principale de la pièce, cœur colossal qui se dressait jusqu'à n'en plus finir au sommet de cette structure. Et celle-ci était gardée par l'animal démesuré aux couleurs de la neige qui avait manqué de tous les dévorer avant qu'ils ne fussent emprisonnés par ces chevaliers invincibles. Son pelage rayé de lignes grises, car ils pouvaient enfin en détailler les contours, était recouvert de plaques d'un métal semblable à l'argent enchâssé de saphirs. La bête resta pourtant calme et immobile, fixant de ses yeux incroyables les nouveaux arrivants.

« Il ne va pas vous attaquer. C'est... Enfin... Je pense que vous discuterez de toutes ces choses avec l'Archimage Numengar. »

Adhémar fronça les sourcils. Le terme d'Archimage n'était plus conté que dans les anciennes légendes dont personne ne connaissait l'auteur fantasque. Les questionnements qui se soulevèrent alors étaient naturels. Ils avaient découvert un mythe, vu des prodiges au-delà de l’entendement. Les mythes étaient-ils vrais ? L'huis s'ouvrit et le Prince fut extirpé de ses introspections. Le vieil homme se tenait devant eux, les bras ouverts et l'air chaleureux.

« Mes chers amis... Je suis tellement heureux que vous soyez enfin venus me voir. »

Son accueil bienveillant ne lui fut pas retourné. Un silence pesant s’était installé. La joie disparut du visage du vieillard qui afficha une expression malheureuse. Il tenta de faire la conversation en leur présentant la bête dont seul le pelage, animé par les ondulations d'un vent léger venu de dehors, trahissait la vie.

« Voici... Comment vous l'expliquer très simplement ? Nous sommes issus d'un autre âge, car voyez-vous, j'ai eu le temps d'analyser la situation depuis notre éveil. Et... Je vous présente Lledriel. Ho, il n'a pas toujours été comme cela, mais... ! Disons que... »

Les phrases sans aucun sens de ce gâteux mécontentaient les compagnons du Prince. Ces semaines de silence ne pourraient être effacées de leur mémoire. Pourtant, l'Archimage qui ne se décourageait pas continua péniblement.

« Je vais essayer de reprendre avec une formulation plus simple. Je vais vous expliquer certaines choses qui sont issues d'un passé très lointain, que vous n'avez jamais connu et qui ne fait partie que de vos contes. Du moins de ce que m'en a dit la prophétie de l'Oracle. Ah oui, l'Oracle est... »

Un grognement sourd s'échappa de la gorge du grand félin, arrachant un sursaut à Théobald qui faisait pourtant le fier à le narguer, tandis qu'il demeurait immobile.

« Voyons, ne restez pas là, entrez donc et venez vous asseoir. »

Alors qu'ils pénétrèrent sans un mot dans la salle, ils furent ébahis par la quantité de livres anciens qui couvraient les murs. La hauteur de l'édifice était stupéfiante. De fins escaliers de bois sombre, dont les garde-corps étaient plantés de chandeliers à la lueur vacillante, montaient en se croisant, offrant la possibilité d'aller chercher chaque ouvrage présent sur les nombreux rayonnages. Les soldats ne pouvaient voir, de là où ils se trouvaient, que le scintillement faible d'autres bougies situées bien au-dessus d'eux. Des fenêtres illuminées se nourrissaient de la lumière des vitraux de la tour extérieure, des objets d'art étaient disposés çà et là dans un arrangement des plus captivants au creux de niches entre les étagères. Le vieillard souriait et se félicitait du spectacle que ses convives semblaient apprécier. Il frappa dans ses mains pour les faire revenir à eux puis les fit siéger sur les chaises disposées autour de la grande table au centre de la pièce. Il prit place à leurs côtés et, Adhémar, n’y tenant plus, lui demanda :

« S'il s'agit d'Azzura, les histoires de magie étaient-elles vraies ? Pourquoi avons-nous été attaqués par cette créature dès notre arrivée, puis par ces gardes en armure ? Pourquoi avons-nous été jetés en prison ? Répondez ! — Patience, mon jeune ami. Voyez-vous... »

Le doyen s'éclaircit la gorge et lissa d'une main sa longue barbe.

« ... Nous espérons déjà recevoir votre pardon. »

Il observa alors le Haut Commandant qui arborait un air mauvais. Aldric n'avait pas accepté les derniers événements. Il esquissa un mouvement de la tête qui était davantage un signe de contrariété qu'une véritable réponse. Les hommes laissèrent leur hôte continuer son récit de sa voix fébrile.

« Je suis fort aise de savoir que l'histoire d'Azzura a perduré à travers les âges, mais je suis bien triste d'apprendre que ces temps aient fait de nous un mythe. Il y a fort longtemps, la prophétie nous apprit que nous ne sortirions pas de cette malédiction avant cinq longs millénaires. Notre royaume était alors prospère, protégé des guerres et terre d'accueil des plus démunis. Nous utilisions la magie, du moins pour ceux qui étaient des mages. C'est mon cas, mais aussi celui de Lledriel qui se trouve derrière cette porte, de notre Reine et d'autres de nos gens. Ce joyau qu'est Azzura a été construit des milliers d'années avant notre ère - je parle bien sûr de la mienne et non de la vôtre. Elle était un haut lieu magique, le plus grand de tous. Les guerres dévastaient alors les royaumes alentour et nous demeurions incapables de satisfaire les demandes d'asile de ceux qui, bien trop nombreux, arrivaient chaque jour. Des mains de fer de nos Majestés, cet illustre lignage dont le nom est identique à ce royaume et à cette ville pour des raisons que je ne peux vous expliquer en termes simples, nous avons su conserver notre indépendance et notre intégrité. Nous utilisions donc la magie pour sélectionner ceux dont le cœur était pur et qui étaient dignes de rester parmi nous. Nous ne pouvions risquer d'accueillir des truands ou des meurtriers ici, vous le comprendrez aisément. Pourtant, au fil des âges, les périodes de paix se rallongèrent et nos ancêtres furent plus tranquilles. Ainsi allait l'existence, je pense que vous avez vécu des périodes similaires. N'est-ce pas ? — Oui, bien sûr, continuez donc. »

Théobald écoutait avec grande attention, tout comme le reste de l'assemblée. N'omettant pas l'injustice dont chacun d'entre eux avait fait les frais, impatient d'entendre la version de ce doyen à l'air important, il se permit de répondre afin de demander suite à ce récit. L'attente de réponses au sujet des mésaventures qu'ils avaient vécues était insoutenable.

« Bien. Un jour, un homme se présenta à Azzura. Il s'agissait d'un jeune Eressåe dont le nom était Lledriel Syel'Aen. Ce pauvre homme avait été contraint à l'exil à cause des renversements politiques dont Eressa souffrait, car il en était alors le Roi destitué. Il amena avec lui un livre d'une grande valeur et sans lequel nous aurions tous péri. Ce dernier relatait une prophétie mentionnant un futur si proche qu'il était impensable qu'il se réalisât. Pourtant, nous dûmes nous rendre à l'évidence de la véracité de ce que ces lignes contaient. Comme son cœur était pur, Lledriel rejoignit les rangs d'Azzura et ce qui s'annonçait alors était une bien triste histoire pour nous. Voyez plutôt. »

Il se leva, s'aidant de ses mains tremblantes et de sa canne ouvragée puis s'éloigna un moment. Pendant son absence, les murmures s'élevèrent. Aucun ne comprenait réellement de quoi allait ensuite parler le vieil homme, ni le cheminement narratif dans lequel il s'aventurait. Bravant la logique, les suppositions battaient leur plein, puis l'Archimage revint, suivi d'un énorme ouvrage qui semblait flotter derrière lui. Les regards de stupeur des hommes le firent sourire, il tendit une main tranquille vers eux :

« Ne vous en faites pas, vous vous habituerez à ce genre de choses, il s'agit simplement de magie. Vous devrez prendre quelques moments pour vous accommoder à celle qui vous baigne d'ailleurs. Ne me demandez pas comment je sais. C'est mon travail, mais aussi une très noble fonction, que de savoir qui est Mage sur Rëa. — Des Mages ? Attendez... — Ne m'interrompez plus, Théobald. »

Le jeune homme s'en trouva fortement agacé. Il n'avait osé se manifester qu'une fois sans le consentement de ce gâteux qui lui interdisait maintenant toute intervention. Le poing serré, il regardait l'ouvrage étrange qui flottait. Le livre était nimbé d'une pâle lueur, similaire à celle des prunelles de l'animal cuirassé ou du regard incroyable de la Reine. Il prit place de lui-même sur la table.

« Voici le livre de la prophétie de l'Oracle. Si vous avez déjà entendu parler de lui, c'est parce qu'il existe et est lié aux Eressåe depuis des temps immémoriaux. Évidemment, rares sont les divinations qui sortent d'Ann'Drah. Celle-ci retrace pourtant avec une incroyable exactitude tout ce qui s'est déroulé ici, avant même que cela ne se produise. Je reprends donc... Où en étais-je déjà ? Ah, oui, Lledriel. Lledriel n'était pas à l'époque ce qu'il est aujourd'hui. Nous n'avons malheureusement pas réussi à lui rendre sa forme d'antan. Il était donc, de ce que j'en disais, le Roi d'Eressa. Les guerres intestines entre les Eressåe des Abysses et ceux du Clair de Lune dévoraient le continent entier. La seule solution convenable pour ce royaume aux peuples trop différents pour être gouvernés par un seul roi, fut de scinder ses pouvoirs. Cette pauvre créature en fit les frais, car, pour satisfaire ces ethnies aux croyances divergentes, l'ancienne royauté devait disparaître. Lledriel nous arriva lors d'un hiver rude, avec ce livre. »

Après une courte pause où il ouvrit délicatement l'ouvrage à sa première page, tandis que les autres perdaient patience mais restaient placides, il reprit.

« Lorsque j'ai lu ces passages, je n'en ai, bien sûr, pas cru un mot. Pourtant, Lledriel sut me convaincre qu'Azzura courait un grave danger, bien que nous n'en ayons aucune description et que je ne puisse pas moi-même, après l'avoir vu, vous le décrire. L'ouvrage débutait simplement sur l'incantation d'une magie très ancienne que la Reine Onyria devait elle-même prononcer pour nous libérer de nos tourments. Elle devait également se sacrifier et soustraire la magie au monde afin de nous protéger. — La Reine était-elle si puissante ? — Oui et non. Il s'agit de concepts trop complexes pour des non-initiés, je ne peux donc malheureusement pas vous les dévoiler aujourd'hui. Laissez-moi terminer je vous prie, Adhémar. Je retrouve en vous la même curiosité que celle de Lledriel avant son fâcheux accident, je suis sûr que vous vous entendriez très bien avec lui s'il recouvrait un jour sa véritable forme. »

Les dérives du vieillard fatiguaient le Prince qui se recula et s'enfonça dans son siège à la manière du Duc, lui aussi remis à sa place. Il ne dit plus un mot.

« Voici donc une formule que vous ne pourrez sûrement jamais lire ou comprendre. Elle ne peut être lue que par les Archimages que je représente avec quelques-uns des miens - qui ont dû mourir depuis longtemps car ils se trouvaient alors hors d'Azzura - et de la Reine elle-même, qui faisait partie de nos rangs. Celle-ci est le commencement de ce livre m... »

Les mots s'éteignirent sur les lèvres du vieillard qui était, à la surprise de chacun, en train de s'endormir. Smyrn, relativement proche de lui, voulut le réveiller en le secouant mais ses tentatives échouèrent. Des ronflements sonores résonnaient maintenant dans la bibliothèque. Théobald laissa lourdement tomber sa tête sur la table en signe de dépit, le bruit sourd de son front s'abattant contre le bois ayant couvert l'un des reniflements du doyen.

« Notre conteur nous a, encore une fois, abandonnés à notre sort. Maudit vieux. »

Adhémar attrapa le livre qu'il tira avec difficulté vers lui, tant il était lourd. D'un regard, il leur indiqua qu'il allait commencer à lire. Tous se redressèrent, l'oreille attentive. La fin de leur supplice s'annonçait.

Lledriel

« Cité immortelle piégée par les glaciers Ignorant dissiper un infâme anathème An l'an des roys braves, au lys comme emblème, Son repos éternel semblera s'altérer.

La fureur déchainée de ses vents meurtriers Azzura en son cœur éprouvera l'enfant Qui sans savoir les dire, lira les mots d'Argent.

Condamnés à l'exil, un arkvald bienveillant Et l'esprit d'Azzura prisonnier de son sang, Guideront l'innocent jusqu'à sa rédemption.

La magie condamnée de ce monde détruit Les dix-neuf chevaliers, l'enfant roy commandant Viendront la libérer de l'odieuse ordalie, Portée par Son être, souverain malfaisant. »

Aldric regardait Adhémar en coin alors qu'il avait terminé la lecture de ce passage nébuleux. Il s'agissait de l'aboutissement de ce livre. Lorsqu'ils l'avaient feuilleté, avant de se décider à le lire pleinement, il traitait davantage de magie et de faits qui concernaient le royaume d'Azzura, dévoilant ainsi le sacrifice de la Reine qui avait dû sceller son royaume dans un sommeil millénaire afin de « le » bannir du monde et de préserver son peuple. Ils n'avaient pas réussi à trouver l'essence de la créature mentionnée dans l'ouvrage mais se doutaient de sa nature pernicieuse. Si elle avait contraint la Reine d'Azzura à piéger ses terres et ses gens dans un hiver éternel, rien ne semblait pouvoir la vaincre.

« Qui est donc cet enfant ?, s'exclama Théobald, tout aussi curieux qu'irrité de ne pas faire partie des vrais sauveurs d'Azzura. — Je n'en ai aucune idée. Il semble pourtant que nous devrions le trouver prochainement car il le commandant des chevaliers que le vieil homme a mentionnés. J'espère trouver la clé de certaines de ces énigmes qui me chagrinent. Je commence à comprendre pourquoi personne n'était au courant de notre venue. Vous remémorez-vous ce passage ? »

Le Prince feuilleta à nouveau les pages rugueuses et anciennes. Elles étaient parcourues d'une fine écriture d'un bleu pâle. Il chercha longuement la note et put à nouveau la lire lorsqu'il la retrouva.

« « Les gardiens éthérés, leurs êtres faits d'acier Sans âme, corps ni sang, préservant la cité En silence veillant à son intégrité. » Si je comprends bien, ils ont pour seul but de protéger Azzura des intrus. J'ai bien eu l'impression, quand nous nous sommes fait attraper, qu'il n'y avait rien à l'intérieur de ces armures, lorsqu'elles se mouvaient. Aucun sang ne coulait lorsque nous y plantions nos épées et ces chevaliers étaient trop forts pour être faits de chair et d'os. Ils ne peuvent pas parler s'ils ne sont pas des hommes, d'où le silence, ce qui peut expliquer l’ignorance de l’ancêtre quant à notre emprisonnement. Aldric, que se passe-t-il ? »

Le vieux Commandant leur tournait le dos et semblait fébrile. Son regard dérivait vaguement sur les lignes que formaient les livres rangés devant lui, il se concentrait sur le crépitement de la flamme de la chandelle à côté de laquelle sa main s'était posée.

« J'ai bien une petite idée... Mais ça ne tient pas debout... — De quoi parles-tu ? — C'est comme si c'était toi le gamin de cette histoire, Adhémar... Ton père, il y a longtemps, a dû se rendre à Azzura pour l'une de nos missions de reconnaissance et t'a fait venir. Ce repérage devait être sans danger, il se limitait à l'exploration d'un terrain à la frontière entre Heisenk, Azzura et Kaerdum. Nous étions en trouble avec quelques groupes Alsderns qui tentaient à l'époque de pénétrer le royaume. Ta mère nous avait suppliés de t'éloigner d'elle car elle ne souhaitait pas te laisser la voir mourir. C'était peu avant qu'elle ne nous quitte et tu étais trop fragile pour supporter de voir son état qui s'empirait davantage. Disons que tu ne le comprenais pas et qu'elle ne pouvait plus supporter ta propre tristesse. Ce jour-là, tandis que nous campions, tu t'es soustrait à notre surveillance... Pendant des jours nous avons écumé les contours du sud d'Azzura et, alors que nous te croyions mort et allions abandonner les recherches, nous t'avons retrouvé hagard, puis tu t'es évanoui... Tu as dormi plusieurs jours durant. À ton réveil, nous nous trouvions déjà à Raiendal. Tu divaguais à propos d'une histoire de portes avec des écritures que tu avais lues, d'un fantôme bleu et d'un chat géant. Nous pensions évidemment que le froid et la faim t'avaient rendu fou. Par la suite, tu as absolument tout oublié de cette histoire et n'en as plus jamais parlé. »

Théobald fixait maintenant Adhémar avec des yeux ronds, Smyrn et les autres restaient là, bouches ouvertes et cous tendus vers l'objet de leur stupéfaction.

« C'est impossible. — Je sais ce que j'affirme, Adhémar, mon souvenir est vif et douloureux à ce propos. Ton père nous avait envoyés aux oubliettes pendant un mois entier pour nous punir de t'avoir perdu. L'angoisse de ne plus te retrouver, de te laisser périr là-bas fut alors mon pire tourment, je m'en suis longtemps voulu. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme mon fils. »

Les lèvres du Sénéchal demeuraient entrouvertes, sa mâchoire ne réussissait pas à se fermer. Telle coïncidence était impensable. Cette fable était trouble, démente et les liens tortueux entre tous ces événements n'arrangeaient pas son invraisemblance.

« Par lé... Les dix-néf chévaliers Aldric, Adhémar, nous sommés les dix-néf chévaliers ! Vous n'avez donc rien compris dou tout ? Souvénez-vous dé l'Archimagé, il divaguait à propos des chévaliers quand il nous avait réjoints dans la prison ! La sallé dou trôné ! C'était à causé dé la prophétie qué nous vénons dé liré ! C'est pour ça qu'ils en ont fait des statoues qu'ils ont misés là-bas ! La présencé d'Adhémar a dou déclencher quelqué chose quand il était pétit et son rétour, avec nous autrés, a définitivément mis fin au maléficé d'Azzoura ! Réfléchissez, l'an dés Roys bravés au lys commé emblèmé, l'arriéré grand-père d'Adhémar qui a toué Arcila Rheffé ! L'enfant roi commandant ! C'est Adhémar lé Sénéchal et lé commandant dé notre groupé ! »

Le ronflement du vieillard endormi se transforma en toux grasse. Il était en train de se réveiller et, comme s'il ne s'était jamais assoupi, continua naturellement :

« Le commencement de ce livre magique, qui traite de la disparition puis du retour de la magie de ce monde, rappelle à chacun d'entre nous que... »

Les regards des soldats l'avaient mis mal à l'aise, son élan avait été coupé. Il les reprit :

« Que se passe-t-il ? — Nous avons lu pendant que vous dormiez. — Lire le livre ? Un hoquet de rire et de stupeur s'échappa de ses lèvres. Certainement pas... Il a été écrit en Al... En une langue qui ne vous est pas connue. Lorsque je vous l'ai montré, il était... C'est... étrange. »

Il se tut un moment, détaillant d'un doigt gracile les feuilles du livre devant lui avant de reprendre :

- Me suis-je vraiment endormi ? J'en suis fort navré... Vous avez donc lu le passage sur l'enfant... ? Je souhaitais justement vous en parler. Je n'avais pas fait le lien jusqu'à notre rencontre. Je me demande d'ailleurs qui d'entre vous peut bien être ce petit, car il est évident que vous êtes les Chevaliers de la prophétie. »

Sa main fébrile se posa sur le livre qui s'éleva dans les airs avant de disparaître, comme par enchantement. Cette histoire n'était pas commune. Devaient-ils en croire un mot ? Les faits étaient pourtant accablants. Adhémar tenta de garder son calme, la situation était atypique et sa méfiance naturelle l'emportait, pourtant, un élément précis n'avait pas encore obtenu de réponse.

« Et en ce qui concerne les événements qui se produisent autour de nous ? De quoi s'agit-il ? »

Sous ses sourcils épais et broussailleux, deux yeux s'éclairèrent. L'Archimage, qui était encore assis et avait posé les deux mains sur le pommeau de sa canne, répondit :

« Cela, mes chers amis, c'est parce que vous êtes devenus mages. »

Ses yeux formèrent une demi-lune souriante alors que ses lèvres invisibles formaient un doux rictus. Il se leva difficilement et leur confia :

« Il s'agit de vos volontés. Comment vous l'expliquer ? Chacun peut être l'hôte de certaines capacités. De notre temps, elles s'exprimaient par des événements, volontaires ou non, guidés par les émotions. Nous apprenions donc à les maîtriser. Ces manifestations sont-elles le fruit de réactions dirigées par vos sentiments ? De simples souvenirs font parfois jaillir de surprenantes merveilles de nos mains. »

Il tendit alors ses doigts devant lui et créa des volutes de fumées multicolores qui se volatilisèrent en un instant. Le Haut Commandant - qui était quelqu'un de très rationnel - s'exprima à nouveau :

« Voulez-vous dire que ces maudites intrigues... — Considérez la magie comme une bénédiction, non comme une malédiction, mon brave homme. Il ne s'agit pas d'une faute, mais bel et bien d'un don précieux que vous avez acquis ici. Nos ouailles et nous-mêmes vous apprendrons à canaliser ces énergies, si vous le désirez... »

Aldric fit alors brusquement face au petit vieillard qui manqua de tomber.

« Voulez-vous dire que... — Vous êtes un mage arcanique. Adhémar est un mage ardent, Smyrn, un mage psychique, Théobald un mage d'ombre et je pourrai vous adresser une liste complète des pouvoirs de tous vos compagnons. S'il est un talent que je possède, c'est de savoir lire la magie dans le cœur des hommes. Pourtant, je ne réussis pas à déceler d'autres capacités en chacun de vous. Il est possible que la magie qui soit revenue soit capricieuse et ne puisse vous toucher qu'une fois... De notre ère, elle était multiple, un mage pouvait à la fois parler avec les animaux, se métamorphoser, faire bouger des objets autour de lui ou tout autre agencement de magie, si je puis me permettre l'exemple. Ce qui m'inquiète, voyez-vous, c'est que vous n'êtes pas mages comme nous l'étions nous-mêmes. Cette magie ne va plus vers les seuls êtres dotés de la capacité d'absorber les vents magiques, elle peut toucher n'importe qui. — Rien n'a de sens, expliquez-vous, je vous prie ! »

Adhémar s'était levé à son tour de sa chaise, ses deux mains étaient posées sur la table de chêne massif. La magie était presque un outrage à ses yeux et il était bien heureux que celle-ci, souvent dévastatrice comme elle était décrite dans les vieux contes, n'existe pas. Ce qui le tourmentait davantage, c’était que ces histoires semblaient maintenant prendre vie, comme si la magie avait bel et bien existé auparavant.

« Ce que je tente de vous expliquer, c'est que n'importe qui peut sûrement devenir Mage, désormais. Auparavant, un mage était capable de capter les essences magiques d'un lieu. Il pouvait donc pratiquer de nombreuses formes de magie, notamment en Azzura qui est le siège de la Grande Magie. Mais, vous, n'êtes pas des mages comme nous l'entendions alors. La magie est en vous, elle n'est pas autour de vous. Vous semblez la créer, la générer vous-même en utilisant les vents magiques, il s'agit du bouleversement de toutes les convictions que nous croyions immuables. Si vos ancêtres durent s'accoutumer à sa disparition, vous devrez vous habituer à son retour, je le crains. »

Tandis que le Prince tombait sur sa chaise, la tête dans les mains, un rugissement terrible fit trembler la porte derrière eux, le sortant de son étonnement profond. Le vieillard sauta sur le côté et s'élança vers la sortie. Lorsqu'il ouvrit la porte, sans même la toucher, Adhémar et ses hommes s'y précipitèrent à leur tour. Ils virent alors un jeune homme étendu au sol. Ses vêtements étaient élimés, mais recelaient pourtant une grande élégance. Ses cheveux étaient blancs comme la neige, ses traits très différents des leurs, trop beaux pour être naturels, il s'agissait à n'en pas douter d'un Eressåe du Clair de Lune. Des motifs irradiants se dessinaient sur les quelques parties visibles de ses bras, rayonnant aussi à travers les étoffes claires qui le recouvraient, puis disparaissaient aussitôt. Jamais ils n'avaient vu tel spectacle. Le peuple d'Eressa n'avait pas ces signes particuliers. L'Archimage claudiqua jusqu'à lui avant de se mettre douloureusement à genoux. Il souleva sa tête et hurla à des valets qui arrivèrent d'en haut. L'homme à la chevelure pâle ouvrit doucement les paupières, le vieil homme lui dit d'une voix douce et vacillante :

« Lledriel, je suis bien heureux de vous retrouver... Comment vous s... »

Le jeune homme, dont les yeux avaient la couleur de la glace et semblaient luire de la même nitescence astrale qui avait marqué sa peau un peu plus tôt, s'était brusquement relevé. Il s'était écarté du vieil homme en émettant un grognement rauque, manquant alors de le faire tomber. Il regardait le groupe avec férocité, comme s'il était un animal acculé. Il s'éloigna doucement en vacillant, ne lâchant pas les hommes du regard, puis disparut sur le pont suspendu qui s'élevait dans le vide.

Le Mont des Dieux

Alors que les soldats de Kaerdum souhaitaient rentrer, les gens d'Azzura les en avaient dissuadés. S'il est vrai qu’ils se plaisaient ici, l'absence de leurs proches était pesante. Ils craignaient surtout que leur longue absence ne les fasse passer pour morts, inquiétude qu’ils partageaient tous. Ils étaient cependant traités comme des princes, ce qui atténuait la douleur de l'éloignement et leurs appréhensions. Leurs avantages n'étaient pas pour déplaire à ceux qui ne connaissaient qu'une vie simple et ceux-là composaient la majorité d'entre eux. Le choix fut toutefois difficile lorsqu'on leur demanda de reporter plus encore leur départ. De leurs questions à ce propos naissaient des réponses évasives au sujet d'un événement dont ils n'avaient pas conscience et qui demeurait un mystère.

Ilario, Baudry, Ernst et Daren, partis chasser à l'extérieur de la cité pour dérouiller leurs articulations ankylosées par l'inoccupation s'étaient d'ailleurs rendu compte qu'ils ne pouvaient plus partir d'Azzura. Ils avaient tenté de retrouver la sombre caverne par laquelle ils étaient arrivés mais à sa place se tenait la fin du dôme blanc qui semblait recouvrir ce monde. Lorsqu'ils en firent le rapport à Adhémar et Aldric, une colère générale éclata et la Haute Conseillère d'Azzura, qui aidait maintenant l'Archimage à gérer la cité, imposa le calme aux hommes qui les menaçaient. Si cette femme semblait atteindre cinquante années, elle était pourtant dotée d'une beauté sévère et intimidante qui avait écrasé leur ire sous le poids de sa stature grandiose. Ses cheveux étaient cours et blonds, cendrés parfois de mèches grisonnantes. Elle était bien plus grande qu'Aldric et Daren reconnaissait en elle des origines Alsderns, ce qui leur fut alors confirmé. Froide mais conciliante, elle promit de leur fournir tout ce qui serait nécessaire à leur départ, lorsque ce temps viendrait. Pourtant, aucune explication ne semblait les satisfaire. Ils ne savaient toujours pas combien de temps ils devraient rester ici, ni pourquoi.

Ils comprirent néanmoins que tous, même les habitants d'Azzura, étaient piégés. Cela apaisa leurs attitudes revêches. Les Azzuréens, comme ils semblaient se faire appeler, souhaitaient évidemment leur retour, car ils comprenaient leurs tourments. Ces derniers, pour la plupart, ne reverraient jamais les leurs, déjà morts depuis longtemps. Les jours, puis les semaines passèrent. Ils étaient choyés et ceux qui les entouraient étaient de bonne compagnie. Tous ici, valets ou nobles lignées, semblaient animés d'une joie de vivre et d'une intelligence rare. On leur expliqua que l'éducation revêtait une importance primordiale, ici. Que les tâches les plus ingrates aux yeux du monde, n'étaient pas dégradantes d'autant que, grâce à la magie, elles étaient bien plus faciles. Certaines domestiques, dociles et gentilles, leur expliquèrent également que chacun des hauts personnages de la cour avait en ses mains des responsabilités très grandes et qu'aucunement le petit peuple ne jalousait cette condition. Chacun se tenait à sa place, heureux de vivre à nouveau.

« Je suppose que la modification du dôme s'est opérée dès votre entrée en Azzura. Lledriel me l'a approximativement confirmé, même si je n'ai pas vraiment réussi à communiquer avec lui. Il semble terré dans un mutisme profond et reste enfermé dans les appartements qui lui furent attribués jadis. » Voici la seule conjecture qu'émit le doyen.

S'ils ne ressentaient plus de colère à l'égard des Azzuréens, les hommes du Sénéchal trouvaient le temps long et s'occupaient comme ils le pouvaient en tentant de mieux appréhender ces possibilités nouvelles que l'on appelait magie. Certains étaient des élèves désastreux. L'Archimage se surprit même à hurler tant il faillit mourir sous les expérimentations d'Ilario dont la nature ardente se rapprochait de celle d'Adhémar. Ce dernier, quant à lui, semblait manipuler avec aisance les petits tours flamboyants qui sortaient de ses doigts. Il avait saisi leur fonctionnement. Il lui suffisait de penser à du feu et à se concentrer suffisamment pour que quelques flammes s'élèvent de ses mains. Théobald était un bon élément, mais il craignant ces formes étranges qu'il créait. Ses tuteurs ne manquèrent pas de l'effrayer davantage en lui expliquant que la magie d'Ombre était souvent le fardeau des cœurs les plus sombres... Aldric, lui, ne réussissait pas à contrôler pleinement les mouvements des objets qu'il envoyait danser çà et là au-dessus de lui ou contre les murs. Leurs mouvements étaient incontrôlables et, de rage, il abandonna bien vite les enseignements : il détestait la magie et ne souhaitait plus la pratiquer, du moins volontairement.

Pourtant, malgré l'enthousiasme de quelques-uns, l'Archimage se contraria de voir la faiblesse de leurs pouvoirs. La quantité de magie que ces hommes possédaient était si infime qu'ils ne pouvaient la pratiquer que quelques secondes par jour, elle s'épuisait trop vite et il n'arrivait pas à en trouver la raison. Ses hypothèses furent nombreuses, mais aucune ne le satisfit.

Lors d'une nuit trop claire, car l'obscurité ne tombait jamais, Adhémar avait quitté son assemblée et s’était égaré sur le grand balcon à l'arrière du château. Il hésita longuement à descendre au jardin sur lequel il donnait par les escaliers qui l'entouraient, mais fut pris d'un flegme certain. Il se résolut à rester là afin d'observer de plus haut le magnifique arbre blanc qui se dressait au centre des colonnes de rosiers et d'arbustes fleuris. Il était splendide, même s'il semblait mort. Ses ramures s'élevaient dans l'air, hautes et majestueuses. Il vit alors la Reine qui se promenait seule, revenant d'une allée recouverte par des arches de glycine aux jolies nuances violacées. Son regard vide lui glaça le sang. Même s'il se trouvait loin d'elle, il devinait sans peine l'air étrange que lui conféraient ses iris déments. Se dirigeant vers l'arbre, la Reine faisait maintenant face à son tronc et restait immobile.

Le Sénéchal soupira. Il regrettait qu'une femme aussi belle fût folle. Il aurait sans aucun doute tenté de la courtiser si elle avait été encore lucide, mais l'Archimage avait été clair à ce propos : Onyria ne retrouverait sûrement jamais la raison car son âme, contrairement à celles des siens enfermés dans un sommeil éternel, avait continué à vivre et à penser à l'intérieur de sa prison glacée. De longs millénaires de solitude lui avaient fait perdre la majeure partie de son essence. Son esprit s'était alors délité puis détaché de son corps piégé. Il s'était aventuré si loin qu'il ne put reprendre place en elle. L'Archimage lui avait également expliqué que cette capacité était inhérente aux Rois Azzura, que leurs âmes pouvaient prendre la forme d'un feu follet bleu, une description que reconnut le Prince. S'il n'en avait aucun souvenir tangible, le livre l'avait vaguement mentionné. Elle était celle qui l'avait mené à la sortie de la grotte et lui avait permis de retrouver son père, lorsqu'il était enfant. Il s'en rappelait, maintenant. Extirpé de ses songes par le bruit de la porte qui s'ouvrait derrière lui, il se retourna. Il vit celui qu'on dénommait alors « le bibliothécaire » se tenant devant lui. Bras dans le dos, ils se saluèrent d'une légère révérence avant de froncer les sourcils. Il s'agissait d'un étrange miroir qui les reflétait alors. La manière dont ils se tenaient, leurs tailles respectives et leurs expressions faciales étaient tout à la fois semblables et différentes. Seuls changeaient leurs traits et les couleurs qu'ils arboraient. L'un possédait des yeux verts translucides encadrés par une chevelure d'un brun doré, l'autre des yeux d'un bleu glacial et des cheveux aussi pâles que la lune. La similitude de leurs manières troubla Adhémar qui se retournait maintenant, évitant son reflet et tentant de lancer une conversation.

« Je suis heureux de vous rencontrer. L'Archimage ne tarit pas d'éloges à votre sujet. »

L'autre ne répondit pas et se contenta d'avancer vers le garde-corps de marbre qui fermait l'avancée. Il y posa ses mains, son air était grave et le Prince se contenta de hausser les épaules. Si la courtoisie des Azzuréens était appréciable, le côté taciturne de Lledriel l'incommodait. Alors qu'il songeait à partir, l'autre dit succinctement, d'un ton qui pouvait se montrer rassurant mais déplaisait toutefois au Prince :

« Je suis navré de vous rencontrer en ces circonstances. Pardonnez mon humeur. »

Le jeune homme fut autant saisi par la voix profonde de l'Eressåe que par son laconisme. Il était dans la confidence de ce sujet qu'il ne devait pourtant pas aborder et se tut. On lui avait raconté ce triste sort, né de la vanité de l'Archimage qui se targuait d'être le meilleur métamorphe de son temps. S'en était alors suivie une lutte de transformations comme aucune n'avait jamais été vue, les témoins la lui avaient décrite. Lledriel s'était changé en Arkvald, une créature qui n'existait plus depuis la disparition de la magie et symbole d'Azzura, couvert d'argent et de saphirs. Cette création surpassait de loin la beauté de la bête qu'avait tenté d'imiter le vieux magicien. Hélas ! Dans le même temps, l’arrivée subite de la créature qui devait détruire Azzura et qu’ils n’attendaient pas si tôt, força Onyria a sceller son royaume. De la grande magie qui résultait de sa transformation, Lledriel resta prisonnier. Epargné par les glaces éternelles, il avait ainsi vécu des millénaires sous cette forme, seul gardien encore vivant de la cité blanche. Adhémar se souvenait de griffures désespérées qui lacéraient la porte emprisonnant la Reine... Une triste pensée l'envahit alors. Il reporta son attention sur la souveraine d'Azzura, toujours face à son arbre, mais constata qu'elle posait une main délicate sur son tronc. Doucement, des lignes bleues, nitescentes, s'étirèrent de ses racines et formèrent un motif complexe et étrange sur le sol. Une lumière vive jaillit alors du haut de ses branches et frappa le dôme. Les yeux écarquillés, le Sénéchal se retourna vivement vers Lledriel qui semblait parfaitement calme. Il entendit soudain la porte s'ouvrir et le petit vieillard de mage qui criait d'une voix chantante à leur attention :

« Faites comme si je n'étais pas là, je vais, je viens ! »

Il descendait maintenant les escaliers qui menaient au jardin. Tournant la tête successivement vers l'Archimage qui trottinait en soutenant sa lourde robe de velours bleu, puis vers l'arbre et enfin vers Lledriel, Adhémar voulut demander ce qui se passait. Le regard de l'Eressåe l'en dissuada pourtant : il observait le haut de la voûte qui semblait fondre au-dessus d'eux, dévoilant depuis le centre du rayon de lumière la surface du ciel d'encre et des astres qui veillaient sur eux, placides et immortels. Quelques soldats le rejoignirent dans le jardin, escortés de valets ou de nobles qui traînaient là et qui, de leur salle commune, avaient vu l'obscurité tomber. Tous semblaient émerveillés. Alors que la lune se montrait, des marques pâles s'animèrent sur les bras de Lledriel et sur le dos de la Reine qu'il voyait au loin. Le faisceau s'était maintenant dissipé et était retombé en une pluie scintillante sur l'arbre qui était à présent couvert de fleurs brillantes blanches et roses. Des soupirs s'échappèrent des lèvres des spectateurs, ils étaient frappés des délices que leur offrait cette beauté céleste.

Brusquement, Adhémar et Lledriel se figèrent et s'écroulèrent. Aldric avait rattrapé le Sénéchal dans sa chute - car il était arrivé discrètement quelques minutes plus tôt - et le secoua tandis que des domestiques récupéraient le bibliothécaire, soulevant doucement sa tête. Tous deux gisaient inanimés, l'Archimage, qui remontait avec Sa Majesté, semblait paniqué.

« Que leur arrive-t-il ? — Je n'en ai aucune idée, tous deux sont tombés inconscients, d'un seul coup... — Emmenez-les dans leurs chambres et mettez-les sous surveillance. Faites venir des soigneurs, nous devons nous assurer de leur état. Je crains que le retour d'Azzura au monde et la dissipation du dôme n'aient créé quelques... effets imprévisibles. »

Aldric acquiesça et souleva sans difficulté le Prince. Il était doté d'une puissance incroyable et l'âge ne lui avait pas ôté sa force. Il transporta Adhémar sur son épaule jusqu'à sa chambre et attendit longtemps à son chevet, mais il ne se réveillait pas. Les mages astraux semblaient ne pas comprendre ce qui lui arrivait, ils conseillèrent simplement au Haut Commandant d'attendre. Les heures s'écoulaient, l'aube poignant enfin.

L'Oracle et la destinée

Un branle-bas de combat avait animé Raiendal. Harden lui-même en était resté inquiet... Ils revenaient.

Ernst se tenait là, devant lui, prêt à déflagrer. Les nouvelles qu'il apportait refusaient à son âme d'en trouver logique cheminement, de savoir par où commencer. Bouleversé par les événements et la lourde tâche qui lui incombait, celle de filer plus vite que le vent et d'annoncer leur retour, trop usé par cette terrible chevauchée, il peinait à s'exprimer. Seuls quelques jours l'avaient séparé de Raiendal, il avait conduit sa monture à une insoutenable asthénie. Le ministre du Roi de Kaerdum, manifestement pressé et alarmé, ne put se contenir davantage.

« Nous ne comprenons rien à ce que vous jargouinez, soldat ! Qui arrive ? Où sont le Prince et le Haut Commandant ? Où sont tous ces hommes ? Pourquoi êtes-vous revenu seul alors qu'il se passe... Oui... Qu'il se passe ici de terribles choses ? Où étiez-vous durant tout ce temps ? »

Ernst s'était affaissé sur le siège qu'on ne lui avait pas offert, s'appuyant sur son dossier afin de ne pas choir. Il tentait avec mal de reprendre son souffle, car il avait couru la cité entière : son cheval, dès lors qu'ils étaient arrivés, s'était écroulé. Sous le poids considérable de ce dont on l'avait affublé, de celui de cette épreuve dénuée de répit, il avait expiré son dernier souffle aux portes de la capitale...

« Ils... Ils arrivent monseigneur. C'est... »

Harden fit un signe de tête à l'attention de l'un des valets présents dans la salle du trône. Ce dernier comprit, en cette silencieuse intimation, qu'il devait porter assistance à cet homme épuisé. Le garçon, paré d'atours raffinés qui contrastaient avec l'allure miteuse de l'éclaireur, l'aida à s'assoir et lui amena de l'eau. Lorsqu'Ernst reprit ses esprits, put enfin satisfaire sa gorge asséchée et que son cœur cessât sa folle embardée, il consentit à reprendre enfin son plaidoyer.

« Majesté, Sire Harden... Grand Conseiller. Ce qu'il nous est arrivé manque de mots. Adh... »

Se sentant trop familier il se tut un instant, constatant le regard rude que les Hauts de Kaerdum posaient sur lui. Sans se décontenancer, il poursuivit.

« Le Prince Sénéchal et le Haut Commandant Aldric de Rémat, ainsi que tous ceux qui restent de notre groupement sont sur le chemin du retour... Azzura s'est éveillée. »

La confusion et le vacarme qui s'étaient élevés se transformèrent en un mortel silence : tous s'étaient toisés, puis se mirent enfin à dévisager l'Alsdern. Ce congrès était au fait de la périlleuse mission dont on avait chargé ces hommes, mais ils avaient longuement pensé que ses deux seules issues seraient un retour honteux, ou bien la mort. Beaucoup de ces dignitaires ne connaissaient pas les légendes de la cité d'Azzura. Les autres, quant à eux, devinrent blêmes. Harden baissa la tête, visiblement dérouté par cette révélation. S'il avait attendu avec impatience l'issue de ces mythes anciens, ceux-ci, à peine divulgués, prenaient une ampleur telle qu'un sentiment de malaise fustigea son être. Le Roi n'était pas de ceux qui chancellent et pourtant, son esprit fut le martyr d'inexplicables saisissements. Plusieurs cycles lunaires avant le retour de cet aventureux, d'invraisemblables événements survinrent en tous lieux. Quelques-uns firent les frais de mystères encore jamais résolus et, peu de jours avant l'arrivée du jeune homme, ces manifestations s'étaient exacerbées. Harden fit claquer sa langue, exprimant ainsi son embarras. Un débat prit naissance dans son assistance et, pour qu'on lui rende le silence, seul monde propice à ses réflexions, il leva la main pour intimer à tous qu'ils devaient maintenant se taire. Le visage du Roi de Dévéra se rembrunit et ses sourcils s'arquèrent, ses yeux se plongèrent dans ceux d'Ernst. Le Haut Conseiller fit un mouvement dénonciateur de son envie de parlementer, mais le Roi l'en empêcha. Ses mains épaisses étaient encore posées sur les appuis du trône ; il avait simplement soulevé son index accablé du symbole de la royauté, sans dire un mot, ayant à peine tourné la tête vers son ministre. À cet instant, tous ressentirent son port écrasant. Son aura emplissait l'atmosphère à mesure qu'il se redressait avec lenteur et qu'il toisait, toujours assis, ceux qui lui faisaient face.

« Continuez, je vous prie. »

Sa voix était si grave qu'elle fit vaciller l'aplomb d'Ernst. Ce dernier n'avait jamais eu le privilège de s'adresser à lui si directement. Instantanément, il comprit pourquoi Adhémar semblait en proie à de singuliers ressentiments à son égard, pourquoi il le craignait autant. Lorsque l'éclaireur fit mine de se relever, incroyablement écrasé par la stature assise de ce Roi forcené, le Haut Conseiller qui se tenait debout aux côtés d'Harden, lui indiqua d'un geste de la main qu'il pouvait rester là où il demeurait. Harden se fichait éperdument des formalités.

« Votre Majesté, dit Ernst, ce que je vais vous rapporter peut paraître inconcevable et Adh... Le Prince, votre fils, souhaiterait que les mots qui vont être échangés ici demeurent pour le moment secret. »

Sans qu'il eût à l'ordonner, car chacun avait saisi le regard d'Harden, tous à l'exception du Haut Conseiller et des gardes royaux sortirent de la pièce, dans un mutisme réticent. Ernst les avait regardé s'éloigner, s'étant presque tourné afin de s'assurer de leur disparition, puis se leva enfin. Alors qu'il sortait son couteau, les gardes s'empressèrent de lui faire face et il leva les bras en signe de paix.

« Non, vous ne comprenez pas, je souhaite simplement vous montrer quelque chose... »

Sur signe du ministre, âgé et lassé de ces discrétions, la garde s'écarta. Ernst grimaça, puisant toutes ses forces dans un courage qui parfois le quittait, avant de trancher la paume de sa main. Rengainant sa dague, il tendit son autre main à l'auditoire qui lui faisait face, une lumière blanche et vive s'en échappa. Lorsqu'il posa sa paume sur la blessure qu'il s'était lui-même infligée, celle-ci sembla se résorber, le sang qui avait coulé reprenait sa place et la plaie se refermait.

« Par Alvar ! Par tous les dieux du Monde, est-ce donc vrai ? »

Le Conseiller fut pris de panique, d'incontrôlables vacillements animaient ses membres pourtant encore solides et robustes.

« Monseigneur, votre Majesté. Je vais vous décrire ce que nous avons vécu. »

Harden était resté impassible, une attitude méfiante le trahissait pourtant. Il écouta avec attention les élucubrations d'Ernst, sans dire mot. Lorsque son long compendium prit fin, le Roi fronça les sourcils et se leva, dévoilant son imposante stature royale aux yeux du freluquet. Ernst manqua de tomber lorsque celui-ci s'approcha, l'agrémenta d'une franche bourrade sur l'épaule et lui sourit. La royauté s'adressa alors à son Conseil.

« Faites apprêter dix-neuf chambres, préparer les meilleurs plats dont sont capables nos cuisiniers et dépêcher tout ce que vous pourrez imaginer afin de les récompenser de leur retour. »

Une lueur étrange animait ses yeux et le jeune soldat s'en inquiéta. Que préparait-il ?... Les jours avaient passé, le temps avait défilé plus vite pour Ernst que lorsqu'il se trouvait à bavasser avec ceux qu'il aimait. Sa femme fut avertie de son retour et invitée à loger avec lui, en attendant qu'il eût pu retourner chez lui : il devait attendre le retour de sa cohorte. Pourtant, malgré la présence rassurante de son épouse et de ses enfants qui lui avaient tant manqué, quelque chose le taraudait et le hantait. La frayeur d'un drame imminent le lancinait.

Lorsque le Prince, le Haut Commandant et leurs hommes furent arrivés à Raiendal, les citadins et l'armée les accueillirent avec les honneurs qu'ils méritaient. La fête battait son plein dans les rues encombrées d'étals ainsi que de fleurs qu'on leur envoyait, les gens les invectivaient, la nouvelle du retour d'Azzura avait dépassé les limites de l'enceinte royale... La clameur était infernale et à la fois captivante pour les dix-huit qui revenaient enfin, épuisés par ces longues semaines de voyage. Hauts et fiers, ils se dressaient sur leurs montures en souriant. Ils étaient enfin rentrés.

Aldric, malgré sa réjouissance affichée, fit avancer sa monture auprès de celle d'Adhémar avant de lui souffler :

« Tu n'as pas dit un mot à propos de ce qu'il est arrivé à l'Eressåe et à toi-même. Tu sembles transfiguré depuis ton « réveil ». — C'est parce que j'ai dormi trop longtemps. Je n'ai aucune idée de ce qui a pu se passer, personne n'a pu me donner d'explication, pas même l'Archimage Numengar... »

Le Haut Commandant savait pertinemment que le Sénéchal désinformait. Il l'avait presque élevé, connaissait donc ses qualités, mais aussi ses travers et Adhémar, d 'essence, ne savait pas mentir. Il savait seulement dissimuler. Pourtant, l'heure n'était pas à la discussion : ils revenaient parmi les leurs avec la nouvelle la plus surprenante que personne n'eût jamais été en mesure de raconter.

Ils avançaient en ligne, le Sénéchal à leur tête...

Lorsqu'ils apparurent aux abords du château, tous les plus éminents de la cour, les plus grands de ce Royaume, les attendaient. Une clameur s'éleva, des pétales de fleurs leur furent lancées, certains posaient leurs mains sur leurs pieds et le bas de leurs jambes, leur témoignant leur respect et leur admiration. Néanmoins, le visage d'Adhémar se teintait de la grisaille de ses sentiments. Il savait qu'il avait devoir lui faire face, maintenant. Lorsqu'ils descendirent de cheval, ils furent assistés par nombre de valets et de garçons d'écurie qui prirent le relais. Adhémar s'était retourné, le regard perdu dans cette vague marée de sourire qui s'étendait autour de lui. Lorsqu'il leva la tête, considérant la hauteur du château de Raiendal, il sourit. Rien ne pouvait plus avoir de majesté depuis qu'il avait vu Azzura et ses blancs édifices, rien ne pouvait plus le contenter ici. Ses yeux se portèrent sur les marches monumentales qui menaient à l'entrée du palais. Le Roi, son père, s'y trouvait entouré de toute sa Garde Royale et d'une dizaine de chevaliers. De toute son importance, il regardait les hommes qui marchaient. La musique de nombre de bardes de Lavern, préparés à leur offrir ce moment de gloire, se répercuta dans la cour du château et le Prince fut pris d'un fascinant ravissement.

Il sentit une main sur son épaule qui le tira de son émerveillement. Celle-ci appartenait à Théobald qui l'avait rattrapé et lui insufflait alors, par ce simple geste, le courage de rejoindre le Roi. Au bas de l'escalier, il fut accueilli par son frère. Trop préoccupé, il l'agrémenta d'un simple sourire et d'une caresse fraternelle sur la tête, puis s'élança sur les dalles de marbre gris.

Il se produisit alors ce que le Sénéchal n'avait plus attendu. Amer de celui qu'il pensait être son père, ce dernier s'était avancé vers lui et le serra dans ses bras pendant qu'un tonnerre d'applaudissements retentit. Il lui glissa alors à l'oreille, pendant qu'il maintenait fermement sa poigne :

« Nous devons nous parler, fils. »

Adhémar sentit son visage s'émacier, son sang le quitter comme s'il avait été piégé. Pourtant, après les tumultes et les honneurs, un repas digne des plus beaux banquets leur fut offert... Il siégeait aux côtés de son père. Le soir était tombé.

« Que vouliez-vous me dire, père, votre Majesté. »

Il avait mis toutes ses forces dans la confrontation qu'il voulait braver. S'il avait dû être destitué et mourir ainsi, il avait vécu une histoire hors du commun qui effaçait ses regrets. Harden souleva un sourcil circonspect, d'autant que Tristan souhaitait apparemment s'en mêler et dit :

« Nous devons être seuls afin d'entamer cette discussion-là, fils. J'ai deux personnes à te présenter. »

Adhémar n'y tint plus. Il était à la fois intrigué et courroucé, tant de sentiments se formaient en lui qu'il ne put se décider. D'un discret signe de tête, il désigna son frère et murmura à l'adresse de son père :

« Je sais tout de vos manigances. Si vous devez me foutre dehors, faites-le. J'ai bien compris que Tristan serait votre seul héritier. »

Harden éclata brusquement d'un rire gras et sévère. Proie des sombres effets de l'alcool, il manqua de s'étouffer. Sous le joug de l'étonnement et de la stupeur, il ne put plus se contrôler tant et si bien que l'assemblée entière se tut, inquiétée. En levant son verre à l'adresse d'Adhémar, ce que tous imitèrent, sûrement par convenance, le Roi déclama :

« Si tu ne peux être Roi, Adhémar, c'est bien parce que tu m'es trop précieux pour que je puisse accepter de te confier tel fardeau. Notre gouvernement est en train de changer et c'est désormais le Conseil qui décidera du sort de notre lignée. Nous sonnons là le glas de notre royauté, mon cher Prince. Et je ne peux te mêler à ces exactions, car je n'y peux rien moi-même. »

Le Roi fut pris d'un fou rire nerveux et éraillé, les hommes et femmes présents au banquet perdirent leur superbe. Harden également, son air se fit soucieux. Adhémar tourna la tête, ses jambes semblaient avoir été sciées. Le ministre, Haut Conseiller, tournait la tête pour éviter le regard de la famille royale qui le toisait désormais.

« Tristan a choisi la voie de la déchéance afin de te l'éviter. Nous ne savons pas quand cela va se produire, mais nous, royauté, acceptons cette sentence pour le bien du Royaume. Laissons le temps aux épreuves de se préparer, quant à toi, il ne faut pas que tu en sois mêlé. Tu sais désormais pourquoi. »

Le rire succéda à cette ambiance lourde et oppressante. Tout s'écroulait autour d'Adhémar, ses certitudes, ses convictions. Quelle était cette histoire ? Pourquoi amenait-il cela ainsi ? S'agissait-il de la vérité ? Lorsque le banquet s'acheva, après les danses, après les chants des bardes chargés de recueils poétiques, Adhémar maintint une expression douloureuse et grise, celle qu'il n'avait pas délaissée durant cette odieuse fête. Le Roi prit alors congé et entraîna ses deux fils à sa suite. Escortés par une dizaine de Gardes, ils arrivèrent dans une aile du palais qui demeurait auparavant interdite. Là, une porte laissa filer de fragiles éclats de rire. L'un des Soldats Royaux s'attela à l'ouvrir. À l'intérieur d'une immense et confortable pièce, vestibule d'un appartement plus grand encore, se trouvaient deux vieillards. L'un était un Sharda du Nord, à n'en pas douter. L'autre un Inoë aveugle et qui semblait centenaire.

« Je vous laisse vous présenter. »

Harden et Tristan disparurent dans les couloirs sombres, accompagnés de leur suite. Adhémar toisa sa famille sans animosité, mais avec une méfiance non dissimulée. Le vieux Sharda, s'aidant de sa canne et s'étouffant dans les vapeurs de fumée qu'il avait exhalées, se releva. Il tremblait presque, il était si vieux. Ses cheveux et sa longue barbe blanche lui donnaient une allure d'enchanteur. Adhémar, par respect pour cet ancêtre, s'avança vers lui et le Sharda lui tendit une main gracile, marquée des stigmates de la vieillesse. Le Sénéchal n'avait pas l'habitude des contacts physiques avec ceux qui lui étaient étrangers, mais il consentit à répondre à cette politesse tactile que les habitants de Radjyn entretenaient. L'autre ne pouvait se lever. Il était si âgé que ses membres peinaient à bouger.

« Qui êtes-vous ? » dit alors Adhémar.

Le vieil Inoë s'exprima avec une promptitude déroutante, son accent était typiquement shaë.

« Nous sommes ce que nous sommes, Roi Prince. Et dans ton cœur tu trouveras les réponses que tu espères. »

Le vieux Sharda se mit à rire et posa sa main sur l'épaule du Sénéchal pour l'inviter à s'asseoir. Il commença :

« J'ai attendu ce moment avec impatience, cher Adhémar. »

Sa voix était à l'image de ce qu'il était, un vieil homme sage, érodé par les sables du Temps. Puis il se présenta et annonça le vieillard d'Usha. Il lui conta alors leurs histoires, celle d'un Conteur d'Al'Akhab qui avait mené le Roi Harden sur la piste des mythes anciens d'Azzura, celle d'un vieil augure exilé de son pays à cause de ses prédictions au sujet du retour certain de la Magie... Durant un très long moment, ils conversèrent sur ce que chacun était. Longtemps, Adhémar prit la peine de sculpter en lui les liens des événements qui s'étaient déroulés, comprenant là par force d'habileté que tout était déjà écrit, que les lignes du destin avaient été dessinées bien avant qu'il ne soit né. Puis le vieux Sharda, qui s'appelait Calim, sortit un parchemin, une plume et son encrier, avant de lui dire.

« Je veux entendre ton histoire Adhémar et la coucher sur papier. Tu es le dépositaire de la légende d'Azzura, celle qu'à tous nous devrons désormais conter. »